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Jean CHEVALIER

LE CREUSOT

BERCEAU DE LA GRANDE INDUSTRIE FRANCAISE

PARIS - 1935

 

CHAPITRE PREMIER

GABRIEL JARS
LA CHARBONNIÈRE ET LA FORGE DU MESVRIN


En même temps qu'elle ouvrait pour les affaires une ère d'extraordinaire activité, l'expérience d'inflation que constituait le système de Law déclencha une hausse des prix qui fut particulièrement sensible pour le fer. Le fer en verges et fendu en bandes, forme sous laquelle il était habituellement livré au commerce, se vendait depuis la fin du XVIIème  siècle de 55 à 60 livres le millier de livres poids de marc. Le prix s'en éleva rapidement jusqu'à 120 livres, cours que l'on n'avait connu que vers 1651, au moment des troubles de la Fronde. A l'époque, le Système seul était rendu responsable de cette hausse qui se poursuivit cependant après la retentissante faillite de Law et la crise mondiale de 1720 : sept ans après, en 1727, le cours. était de 145 livres le millier, et certaines qualités se vendaient jusqu'à 220 livres (Bien que la livre tournois soit en principe le franc-or, il faut la considérer comme équivalant à 10 de nos francs-papier si l'on veut tenir compte également de la dépréciation de la monnaie depuis le XVIIIème siècle.).


La véritable raison de cette hausse continue des prix était dans l'insuffisance de la production eu égard à une consommation qui se développait d'année en année. Nos forges étaient loin de produire tout le fer dont nous avions besoin, et la France était obligée de faire venir ses fers de qualité de Suède et d'Angleterre. Vers 1750, on parlait beaucoup des nouveaux procédés de nos voisins qui avaient trouvé le moyen de faire la fonte non plus en traitant le minerai avec du charbon de bois, mais avec du charbon de terre.
En 1756, à l'instigation de Trudaine, le gouvernement de Louis XV chargea deux ingénieurs, Duhamel et Jars, d'une mission en Europe Centrale pour y étudier les mines et les forges. Les observations qu’ils rapportèrent de Saxe, de Bohême, de Hongrie, d'Autriche, du Tyrol, de Carinthie et de Styrie, attirèrent l'attention des gens instruits sur les progrès qu'il y aurait lieu de faire faire à nos forges.


Né à Lyon le 26 janvier 1732, Gabriel Jars était le cadet des six enfants de l'un des propriétaires des mines de cuivre de Sain-Bel et de Chessy. Son père l'avait retiré de bonne heure du Grand Collège de Lyon pour l'employer à ses entreprises. Le jeune Jars se passionna tellement pour l'exploitation des mines qu'il fallut modérer son ardeur et l'empêcher de passer presque tout son temps dans les galeries souterraines. « Cette espèce de phénomène parvint jusqu'aux oreilles de feu M. de .Vallière - successeur de Vauban comme directeur général de l'artillerie et du génie, et membre de l'Académie des Sciences - ; à son passage à Lyon, il voulut voir le jeune homme et en fut si content qu'il jugea nécessaire de l'envoyer à la Capitale, pour y cultiver des talents si marqués et si précieux» .


Après deux années passées à l'École des Ponts et Chaussées, où Trudaine le fit entrer sur la recommandation de M. de Vallière, Jars .fut chargé de missions en Bretagne, dans l'Anjou, puis en Alsace, pour l'exploitation des mines. En 1755, il revint aux mines de son père et construisit à Chessy un grand fourneau pour affiner tout le cuivre produit par les deux mines de Chessy et de Sain-Bel. C'est à la fin de l'année suivante qu'il commença son grand voyage avec Duhamel, voyage qui dura trois années. Les communications qu'il fit à l'Académie des Sciences à son retour lui valurent d'être élu membre correspondant de cette compagnie le 10 janvier 1761 et membre de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon. Il avait vingt-neuf ans.
Il revient à Chessy et construit un martinet pour compléter l'équipement de la fonderie. Après un voyage en Franche-Comté, pour rechercher de nouvelles mines de charbon, il est chargé, le 3 juillet 1764, d'une mission en Angleterre pour étudier les diverses industries et pour se renseigner en particulier sur le traitement du minerai de fer par le charbon de terre. Il en rapporte une documentation technique du plus grand intérêt, et en particulier le procédé de fabrication du minium, inconnu en France à cette époque. Mais on ne publie pas immédiatement ses rapports ; on veut lui donner d'abord le moyen de parfaire sa documentation. Le 9 avril 1766, il est chargé d'une nouvelle mission à Liège, en Hollande, au Hanovre, en Saxe, au Danemark, en Suède et en Norvège.


Ses voyages et ses études ont un grand retentissement à Paris. En 1768, il est élu membre de l'Académie des Sciences en même temps que Lavoisier, et avec le même nombre de voix. Pour ne pas faire de choix entre un métallurgiste et un chimiste tous deux éminents, le roi ratifie à la fois les deux élections le 19 mai 1768.
Jars ne connaît pas de repos. Le 30 août 1768, il est chargé d'une mission en Bourgogne, en Franche-Comté, en Alsace, en Lorraine, dans les Trois-Évêchés et en Champagne. Dans le but de donner une aide efficace à l'industrie nationale, le Gouvernement l'envoie dans ces provinces « pour y visiter les manufactures, voir de quelle manière elles fonctionnent, donner ses avis aux entrepreneurs desdites manufactures et les engager à faire tout ce qui sera nécessaire pour porter lesdites manufactures au degré de perfection dont elles pourront être susceptibles ».

Il commence par visiter l'établissement métallurgique que Buffon installe à Montbard. En rentrant à Dijon, vers le 15 septembre, il trouve dans son courrier une lettre de l'intendant Bertin, qui dirige le 5e département du Conseil du Commerce, d'où ressortissent les mines. Le ministre lui mande d'aller visiter « une mine de charbon située à Montcenis, qu'il regarde comme très intéressante », et d'envoyer un rapport de cette visite.


Montcenis est un bourg très ancien - l'antique Mons Cinisius - qui est second siège du bailliage particulier de l'Autunois, châtellenie royale et chancellerie unie ressortissant au Parlement de Dijon et au présidial d'Autun. A proximité se trouve un tout petit hameau de sept ou huit feux, au fond d'un creux environné de collines tantôt arides, tantôt boisées, qui s'appelle Le Creusot. Là, s'ouvre de l'ouest à l'est, au pied d'une colline de 500 mètres d'altitude - la Montagne des Riaux - une vallée qu'on nomme la Charbonnière parce qu'on y tire du charbon de terre depuis l'an 1502.


Une charte dressée à Montcenis le 22 juin 1510 établit que « depuis huit ans ença, ait esté trouvé en une montagne et place près du village de Crosot une charbonnière et oille à tirer charbon » dans laquelle Antoine Pelletier, seigneur de la Vesvre, Denis et Philibert de La Chaise et Antoine Chalutreault, des villages de Crosot et de La Chaise, « ont fait tirer grant quantité de charbon, disant que la place est de leurs meix et héritaiges ». Cette charte consacre leur droit de tirer le charbon sous la condition qu'ils abandonneront « des prouficts et émolumens qui sortiront des crotz et charbonnières ... franchement la tierce partie» au seigneur de Montcenis, Louis d'Orléans, qui revendique la propriété de la Charbonnière comme étant « lieu de communauté ou meix vacants ».

Charte de1510 liant pour la première fois le Crozot à l'extraction du charbon de terre

Traduction de la charte de 1510 : En nom de nostre Seigneur amen. L'an de l'incarnacion dicelluy courant mil cinq cent et dix, le vingt et deuxiesme jour du mois de juing, Nous Hugues Bernard, seigneur de Montessut, pour et au nom de hault et puissant prince et seigneur Monseigneur Loys d'Orléans, marquis de Rotelin, comte de Neufcahastel, prince de Castellaillon, viscomte de Monstreul, de Mellun, d'Albeville et du Crotoy, seigneur de Noielle, de Mantenay, d'Auretz, de Seurre, de Sainet George, de Sainte Croix et de Moncenis, ayant de ceste manière charge et ordonnace de bouche à moy faicte par mondit seigneur, et Antoine Pelletier dudit Moncenis, seigneur de la Vesvre, Denis de la Chèze, Philibert de la Chèze et Antoine Chalutreaul, des villaiges de Crosot et de la Chèze, tant en noz noms que nous faisans fors pour tous nos commungs en biens, respectivement ausquelx nous promettons faire consentir ce qui s'ensuyt toutes et quantes fois que requis en serons pour nous d'autre part, savoir faisons que comme puis huit ans ença ait esté trouvés en une montaigne et place près du villaige dudit Crosot une charbonnière et oille à tirer charbon, en laquelle les dits Pelletier, de la Chèze et Chalutreaul ont fait tirer grand quantité de charbon disans que la place est de leur meix et héritaiges qu'ils treuvent en la seignorie de mondit Seigneur et dudit Moncenis, à cause de laquelle et des aultres meix et héritaiges à eulx appartenans en icelle seignorie ils paient à mondit seigneur leurs rentes et charges accoustumées, à quoi les officiers de mondit seigneur, pour garder ses prééminances et droic[tures ont] contrarié et suscité plusieurs procès disans que à mondit seigneur, tant et à cause de ses droiz seignoriaulx que aussy ladite place est en lieu de communaulté ou meix vac[ans ladite ch]arbonnière lui compète et appartient. Sur lequel différend en matière semblable puis deux jours ença, au moyen de certainne requeste à lui présentée, traicté [et accord] ait esté par mondit seigneur en sa personne fait avec honnorable homme Symon Brunet et Symon Jobey, ainsi que peult apparoir par iceluy receu par les notaires soubscriptz ......................lequel mondit seigneur ait ordonné à moy ledit seigneur de Montessut de faire au semblable aux aultres qui ont héritaiges et oille en iceulx et en sadite seignorie dudit Moncenis. [Au moyen de quoi] les dessus dits Pelletier, de la Chèze et Chalutreaul soient venuz pardevers les officiers de mondit seigneur et moy ledit seigneur de Montessut, eulx declarans et requérans à ce les recevoir qu'ils entendoient de traicter avec mondit seigneur de ceste manière ainsi qu'il avait avec les dits Brunet et Jobey. Pourquoy en ensuyvant le bon vouloir et plaisir de mondit seigneur por et en nom de luy je ledit seigneur de Montessut ay consentu et accordé aux dessus nommés Pelletier, de la Chèze et Chalutreaul que dès maintenant et doresnavant pour tous les dits droiz à mondit seigneur appartenans ès prouffitz et émolumens qui sortiront de crotz et charbonnières que les dessus dits ont et pouront trouver en leur dits meix et héritaiges mondit seigneur pour lui et ses successeurs dudit Moncenis aura et prendra franchement la tierce partie, sans pour ce estre tenu de fornir aucungs fraiz et despense nécessaires pour tirer et trouver ledit charbon et oille, et les dits Pelletier de la Chèze et Chalutreaul, tant pour les frais qu'il convient faire à la treuve et traicte que aussy pour le droit qu'ilz prétendent comme estant place et membre de leur dit héritaige, les aultres deux tiers, en leur accordant qu'ilz demeurent quittes envers mondit seigneur de ce que par eulx en a été prins et levé jusques à présent et aussi que tous les dits procès qui en ont été suscitéz contre eulx cessent et demeurent despens compenséz. Et nous les dits Pelletier, de la Chèze et Chalutreaul, ès nom et qualité que dessus, avons consentu et accordé, consentons et accordons les dites choses dessus dites, tout par la forme et manière quelles sont cy dessus narrées et escriptes, ledit seigneur de Montessut et avec lui honnorable homme Guillaume Pelletier, procureur de mondit seigneur, et notaires soubsriptz presans, stippulans et acceptans pour le dit seigneur et ses successeurs, pour et desquelles choses dessus dittes nous sommes et nous tenons pour bien contens. Et promectons, nous les dittes parties, ès noms qualités et nous faisans fors que dessus an bonne foy par noz sermens pour ce donnéz aux sainctz euvangilles de Dieu et soubz l'obligacion expresse de tous noz biens presans et advenir quelconques lesquelx quant ad ce que nous submectons et obligeons à la court, jurisdiction et contraincte de la chancellerie du Duché de Bourgogne pour estre contraings, compelléz et exécutéz par icelle comme de chose advigée et cogneue, les choses dessus dites et chacune d'icelles avoir et tenir perpétuellement ferme estables et agréables sans jamais aler ne venir faire ne consentir venir au contraire, en renunçant quant à ce à toutes excepcions, déceptions, frauldes, baratz, cautelles et cavillations et aultres choses quezconques contraires à ces presentes et mesmement au droit disant général renunciation non valoir ce lespécial ne précède. En tesmoing desquelles choses nous avons requis et obtenu le scel aux contraulx de la dite chancellerie estre mis à ces presentes et aux doubles d'icelles faictes et passées audit Moncenis pardevant Guillaume Pelletier et Jehan Demaret, notaires Royaulx, jurez dicelle court, J. Dresens, noble homme, Philibert de Meix, seigneur d'Aubigny et d'Espoisse, honnorables hommes Ferry du Pin, Claude de Buissy et Jehan Masbyes tesmoings ad ce appelez et requis le an et jour dessus dit.

 

Dans cette vallée de la Charbonnière, le charbon vient affleurer sur une longueur de 500 à mille mètres, sur l'un et l'autre versant et jusqu'au bord du petit ruisseau qui coule au fond. Ce petit ruisseau prend sa source à la Croix-du-Lot et se jette dans l'étang du Vilet. On l'appelle plus loin la Bourbince, affluent de la Loire.
Dujour où l'on s'aperçut que cette pierre noire pouvait servir à alimenter le feu, il ne fut pas difficile de la découvrir : trois coups de pioche et on l'avait. Les premiers exploitants, Simon Brunet et Simon Jobey - ce dernier avait loué pour six ans, suivant acte passé le 2 février 1507, la « pièce de terre à tirer le charbon » d'Antoine Pelletier, moyennant le prix de trois livres deux gros par an - n'eurent pas d'autre trouble, et, après eux, leurs successeurs continuèrent de même à jardiner le charbon, suivant le mot de Guyton de Morveau .


Par la suite, il fallut fouiller davantage. On faisait des crots, trous de quatre pieds de diamètre, que l'on creusait tant que les terres se soutenaient d'elles-mêmes,. car ces premiers mineurs ignoraient l’art d'étayer le terrain. On allait ainsi jusqu'à 12, 15,20, 30 pieds de profondeur, suivant la pente de la montagne. On cite même des profondeurs fabuleuses de 80 pieds : 25 mètres ! Mais arrivait toujours un moment où les terres éboulaient, ou bien c'était l'eau qui venait inonder le crot. On abandonnait la place et l'on ouvrait un autre crot deux pas plus loin. Gabriel Jars écrira dans son Journal de Voyage que «  les trous ont été pratiqués si proches les uns des autres que l’on peut regarder cette montagne comme un crible ».


L'arrêt du 13 mai 1698, qui réglementa l'exploitation des mines, ayant laissé aux propriétaires des terrains toute latitude d'extraire le charbon sans avoir à demander de concession, on continua d'exploiter la Charbonnière comme on l'avait toujours fait. Mais les travaux des anciens rendaient l'extraction de plus en plus difficile. Non pas qu'il n'y ait plus de charbon, loin de là. Mais parce qu'il n'y avait plus guère de places où faire de nouveaux trous et qu'il était impossible de travailler dans les éboulements des premiers.


La principale couche de charbon avait cinq à six mètres d'épaisseur et quinze à vingt mètres de large, et, en certains endroits, bien davantage. De cette masse, les crots n'avaient permis de tirer ici que la moitié, là le quart, ailleurs tantôt plus, tantôt moins, mais jamais qu'une faible partie du charbon qui aurait pu être extrait. On a été tellement prodigue de cette richesse trop abondante et trop accessible qu'on a irrémédiablement compromis l'avenir, semble-t-il. On considérait qu'il n'y avait pour ainsi dire plus moyen d'extraire le charbon qui restait, et l'intendant Garraud annonçait en 1700 que les mines de Montcenis étaient presque épuisées !


Malgré tout, le descendant des La Chaise, les premiers exploitants, prit en location les terrains de la Charbonnière, du sieur Cochet de Savigny qui possédait à peu près tous les domaines du Creusot, moyennant 180 livres par an. C'est tout ce que cela valait, tant on était peu sûr de vendre assez de charbon pour couvrir les frais.


Un nouvel arrêt sur l'exploitation des mines, rendu le 14 janvier 1744, vint disposer que nul ne pourrait désormais entreprendre l'exploitation d'une mine sans en avoir obtenu au préalable la concession. La mine du Creusot n'étant pas de grand rapport, on continua de jardiner le charbon comme par le passé, sans demander de concession. On se contenta de payer « la tierce partie » de la valeur du charbon, à titre de redevance, ainsi que le fixait la charte du 19 avril 1610, confirmant celle du 22 juin 1510.


Le plus favorisé des exploitants, le fermier des Cochet, Dubois, dont la charbonnière se trouvait au bord du ruisseau, avait un chantier qui s'étendait à découvert sur plusieurs toises. Les chars à bœufs pouvaient y accéder ; il n'y avait qu'à piocher et à charger le charbon à la pelle. Moyennant un écu de six livres, Dubois donnait le droit de charger un char à quatre bœufs ou une voiture à six chevaux, et le voiturier pouvait en outre s'emplir à volonté du vin des vignes du fermier.
Tant que le charbon de terre ne pouvait servir qu'au chauffage, la mine était de peu d'intérêt, car il n'y avait que l'indigence qui pût réduire les gens à faire usage de ce combustible dont la Faculté de Médecine de Paris avait dénoncé les effets pernicieux dès l'an 1520. Mais les rapports de Jars sur la métallurgie ont fait travailler les esprits, à Montcenis comme ailleurs.


C'est ainsi que l'abbé J.-B. de Salignac de Fénelon, petit-neveu du grand Fénelon et ancien aumônier de la reine, qui était prieur commendataire de Saint-Sernin-du-Bois et de Saint-Germain-ès-Bois en Brionnais, a pris l'idée de vendre l'étang du Mesvrin qui dépendait de son prieuré, pour qu'on y établisse une forge. L'abbé de Fénelon était prieur commendataire de Saint-Sernin, c'est-à-dire qu'il avait le bénéfice d'une partie des revenus du prieuré sans exercer d'autorité sur le clergé régulier. Il ya de si belles forêts dans cette partie du Morvan que le bois était à vil prix dans la région. Les revenus du prieuré s'en trouvaient réduits d'autant. La forge qu'il y avait eu autrefois au bord de l'étang du Mesvrin, avant le moulin à foulon qu'y avait installé un nommé Dessertenne, assurait un débouché aux bois de Saint-Sernin. L'abbé de Fénelon pensa que ce serait une bonne chose que d'en rétablir une et il prit le parti de vendre l'étang et les domaines qui l'entouraient.


La vente fut conclue le 10 juillet 1763. Mais l'acquéreur, Vivant Jobert, maître de forges à Châtillon-sur-Seine, fut pris de crainte sur la validité de l'opération. Il y avait vente de biens d'Eglise : ne viendrait-on pas déclarer un jour que ces biens étaient inaliénables et que l'opération était nulle? Il attaqua la vente en justice et obtint ainsi le 19 décembre 1765 un arrêt du Parlement de Dijon confirmant l'aliénation à son profit. Il put alors faire construire sa forge, pour laquelle il avait obtenu le 3 janvier 1764 l'autorisation du Conseil royal.


Jobert installa deux feux d'affinerie au Mesvrin, mais pas de haut fourneau. Il tirait ses fontes de deux hauts fourneaux voisins, celui de Monetois, qu’il avait loué, et celui de la Motte-Bouchot, qui lui appartenait. Tous deux se trouvaient près de l'étang de Longpendu, petit étang qui offre la particularité remarquable de partager ses eaux entre l'Atlantique par la Bourbince, affluent de la Loire, et la Méditerranée par la Dheune, affluent de la Saône. C'est par ce point que l'on fit passer le canal du Centre.


Ces deux hauts fourneaux transformaient en fonte, par le charbon de bois, le minerai de fer de la mine de Chalencey, près de Couches. C'était un minerai oolithique, se présentant en petits grains rouge brun, très purs, rendant environ 22 à 23 p. 100 de fer. La mine passait pour inépuisable.


Les hauts fourneaux de l'époque ne ressemblaient en rien à ceux d'aujourd'hui. Ils comprenaient un four de 20 pieds de haut, flanqué d'une halle à charbon de bois, avec une coursière allant du charbon à la bune de chargement. Le haut fourneau était de toute nécessité installé sur un cours d'eau, ou au déversoir d'un étang, car il fallait de l'eau pour faire tourner la roue hydraulique qui actionnait là machine soufflante, constituée par d'énormes soufflets de 7 pieds, et même de 14 pieds de long.

Haut-fourneau au XVIII ème siècle

On voit cette roue et les bascules des soufflets sur la gauche de la première planche hors texte. Sur la bune de chargement, un ouvrier est occupé à promener, dans toute l'étendue du gueulard, une barre coudée, appelée bécasse, afin de se rendre compte d'après la baisse du niveau s'il est temps de faire une nouvelle charge. En bas, un autre ouvrier pèse une gueuse à la romaine, en présence du commis chargé de la marque.
A raison de vingt charges par jour, un tel fourneau de 6 à 7 mètres de haut, avec ses soufflets de 4 ou 5 mètres de long, pouvait couler en principe 5 milliers de livres de fonte par vingt-quatre heures. En pratique, on tombait souvent à 3 milliers, et il était rare que le régime de l'eau permit de marcher plus de six mois par an. C'étaient ces feux qui étaient « des gouffres voraces de bois ». Ils entretenaient dans les forêts voisines de nombreuses équipes de charbonniers sans compter les bouviers et les charretiers qui voituraient le charbon de bois et le minerai.
Le fourneau de la Motte-Bouchot ne coulait guère que pendant trois ou quatre mois par an. On faisait onze charges comprenant 6 vans de charbon de bois de chaîne et 11 rasses de minerai (le van et la rasse étaient des paniers qui, chargés, pesaient environ 40 livres) pour une coulée de fonte blanche de 1 800 à 2 000 livres toutes les douze heures.
C'est cette fonte que Jobert travaillait au Mesvrin, où il avait installé deux feux d'affinerie et une fenderie. L'affinerie était un four à creuset où les gueuses étaient fondues, épurées et transformées en une loupe de fer qu'il· fallait cingler sous le marteau pour lui donner de l'homogénéité. Comme il fallait un autre four, la chaufferie, pour réchauffer la masse en cours de forgeage, on avait aussi imaginé de combiner raffinerie et la chaufferie en un seul four qu'on appelait la renardière. Dans ce cas, c'était non plus' une loupe, mais un renard que l'on cinglait sous le marteau.

A la fenderie, on réchauffait la barre forgée, on la passait aux espatards pour l'aplatir, puis aux taillants, espèces de cisailles circulaires qui la fendaient en verges de 6 à 7 centimètres de large et de13 à 20 millimètres d'épaisseur. Grâce à la division du travail entre les cinq ouvriers de l'atelier, la série d'opérations ne prenait qu'une minute. Sous la direction du maître fendeur qui réglait les mouvements et les temps de travail, le second tirait le fer du four et le présentait aux espatards, d'où un troisième ouvrier le recevait et le repassait au maître fendeur qui l'envoyait aux taillants. Le quatrième ouvrier recevait les verges débitées par les taillants et les mettait en bottes de 50 livres poids de marc. Quant au cinquième homme de l'atelier, c'était simplement un goujat chargé d'entretenir le feu.
Les espatards n'étaient que des laminoirs rudimentaires. Ils ne laminaient ni tôles ni profilés. Mais on avait fait en 1750 une première installation de laminoirs à profilés à Essonnes, et l'on ne devait pas tarder d'installer une tôlerie au Mesvrin. Jusqu'alors, les tôles étaient fabriquées dans des batteries, où les plaques de 12 lignes d'épaisseur venues de la forge étaient battues au marteau et repliées sur elles-mêmes en autant de chaudes qu'il était nécessaire. Quatre ouvriers travaillant par relais pouvaient faire de 500 à 700 livres de fer battu par vingt-quatre heures.


Ce qu'il y avait de ruineux pour Jobert, c'étaient les transports. Les contreforts des monts du Morvan donnent un relief chaotique à toute la région, ce qui la rend pittoresque, mais d'un pittoresque qui grève les prix de revient de frais de voiturier. Et il y a deux lieues, par des chemins coupésde fondrières, pour aller de l'étang de Longpendu au Mesvrin. Au bout de six années, les affaires de Jobert iront si mal qu'il sera obligé de vendre sa forge pour payer ses créanciers.


L'abbé de Fénelon la reprendra et, pour la mettre en mesure de travailler dans des conditions économiques, il fera construire un haut fourneau à proximité. Pour cela, il achètera une terre à Bouvier, au bord de l'étang, et il empruntera 37000 francs à deux négociants de Chalon, Degros et Dézé. L'étang de Bouvier, alors alimenté par un étang supérieur qu'on appelait l'étang de Lavelle, ne risquait pas de manquer d'eau pour actionner les soufflets. On y construira un haut fourneau qui fondra le minerai de fer d'Antully à l'aide du charbon de bois de Saint-Sernin. On édifiera auprès deux feux d'affinerie une halle à charbon de bois de 40 mètres de long, et l'on installera en outre un gros marteau pour cingler les loupes.

 

CHAPITRE II

LA DECOUVERTE DU CREUSOT

Si la forge du Mesvrin a ouvert un débouché pour le bois, il y a à Montcenis des gens qui pensent que la disparition des bois, dont on commence à se plaindre en certaines régions, pourrait bien faciliter la vente du charbon de terre. De ceux-là est le descendant des premiers exploitants de 1510, François de La Chaise, qui est subdélégué de l'intendant de Bourgogne pour le bailliage de Montcenis. Cet homme entreprenant se met en rapports avec un nommé Jullien, caissier de la Compagnie de la diligence de Chalon, qui, ayant obtenu l'adjudication de la fourniture du charbon de terre à l'arsenal d'Auxonne, s'est rendu acquéreur, le 11 août 1767, de la charge d'engagistede la baronnie de Montcenis pour avoir le' droit d’extraire du charbon. L'engagiste était en quelque sorte le fermier des péages de la Charbonnière (L'acte du 19 avril 1610 porte que « le droit s'amodie par commune année ou bien se reçoit par les fermiers ou amodiateurs de mon dit seigneur et ne peuvent les propriétaires des dites charbonnières vendre ni distribuer leurs charbons sans déclarer et payer le tiers de l'argent qui provient de la vente aux fermiers ou commis de mon dit seigneur à peine de l'amende de 65 sols »).

Jullien ne tient pas à paraître en nom dans cette charge, car cela pourrait causer des difficultés avec la Compagnie dont il est le caissier. Il voit en François de La Chaise un homme habile en même temps qu'un père de famille - sept enfants - qui inspire confiance. Il s'associe avec lui le 1er octobre 1767 pour avoir le moyen de traiter sous un autre nom. Les deux associés achètent quelques terrains à La Charbonnière et commencent les travaux pour extraire du charbon.

En examinant un puits qui était déjà en exploitation, François de la Chaise remarqua que la veine d'ou l'on tirait le charbon se trouvait à un niveau plus élevé que le pied de la montagne, où coulait le petit ruisseau. Il lui vint à l'esprit que l'on pourrait poursuivre l'exploitation sans être gêné par l'eau: il suffirait, pour assurer l'écoulement naturel des eaux, d'ouvrir une tranchée allant du puits au ruisseau.

A l'expérience, la solution se révéla mauvaise. Il fut reconnu préférable de faire une galerie souterraine partant du ruisseau, c'est-à-dire allant du nord au sud. Cette galerie, qui mesurait deux mètres de large sur deux de hauteur et qui s'étendait sur une longueur de 80 mètres, coûta beaucoup de peine. Il fallut traverser une roche compacte sur une longueur de 25 à 30 mètres, et l'on fut continuellement gêné par les éboulements des crots, ce qui entraîna une grosse dépense de bois pour les étais. Mais on put ainsi entreprendre l'exploitation souterraine d'une couche de charbon qui se révélait d'une richesse exceptionnelle. On ouvrit, à droite et à gauche de la galerie principale, des galeries secondaires suivant les veines du gisement.

Fixés sur la richesse de la mine, les deux associés s'empressèrent de faire une demande de concession. Jullien ne voulant toujours pas paraître en nom, ce fut au nom de François de La Chaise que la demande fut faite le 1er décembre 1767.

On s'assura de la qualité du charbon en le faisant d'abord examiner par un apothicaire de Chalon qui passait pour très fort en chimie, puis on le, fit essayer à' Dijon, à Auxonne, à Lyon. Partout on déclara la qualité excellente.

Le 14 mars 1768, François de La Chaise rédigea un mémoire demandant la concession à perpétuité de toutes les mines comprises dans un rayon de cinq à six lieues autour de La Charbonnière, avec le droit d'établir une verrerie pour la fabrication des verres à boire, comme celle qu'il y avait à Saint-Sernin.
L'intendant Bertin, qui, à la tête du 5e Département du Conseil du Commerce, cumulait en somme les charges de ministre des Travaux publics et de ministre du Commerce et de l'Industrie, manda à l'intendant de Bourgogne, Amelot de Chailloux, d'envoyer quelqu'un sur les lieux pour se rendre compte de l'intérêt que pouvait présenter la mine. Ce fut Jacques Lambert, le subdélégué de l'intendant de Bourgogne à Bourbon-Lancy, qui vint inspecter La Charbonnière le 20 avril suivant.

Sur son rapport favorable, le ministre se déclara disposé à accorder la concession, mais sans faire complètement droit aux prétentions de François de La Chaise, jugées exagérées. La concession devait être octroyée seulement pour une durée de vingt ou trente ans, et sur un rayon de quinze toises autour du puits. Quinze toises, alors que François de La Chaise en demandait tout au moins trois mille ! Notre homme s'empressa de démontrer que les frais engagés ne pouvaient être couverts que par une concession de cette importance. Pour lui laisser plus de facilités de mener l'affaire, Jullien, par acte du 10 mai, lui céda ses droits d'engagiste du bailliage, mais en réservant expressément tous ses droits sur la mine, les seuls qui l'intéressaient.

Les deux associés ne reculeront pas devant les dépenses propres à justifier leurs prétentions. Pour faire face aux frais d'exploitation, ils emprunteront même 16 000 livres au comte de Vergennes, celui qui sera le grand ministre de Louis XVI. Relevé à la fin d'octobre 1768 de sa charge d'ambassadeur à Constantinople, de Vergennes se retira jusqu'en 1770 dans ses terres de Toulongeon, à trois lieues de Montcenis (Charles Gravier de Vergennes devint ministre des Affaires étrangères en 1774, puis, en 1783, chef du Conseil Royal des Finances, et conseiller du roi en tous ses conseils, c'est-à-dire premier ministre. Le comté de Toulongeon devint comté de Vergennes, et le ministre fut également baron d'Uchon et de Saint-Eugène, seigneur de Saint-Symphorien, de Marmagne et autres lieux. Il ne cessa de donner son appui aux fondateurs du Creusot pendant les treize années qu'il fut ministre. Le château de Toulongeon, à 4 kilomètres de Mesvres, construit par de Vergennes en 1759 sur les ruines d'un château féodal rasé sous Richelieu, fut démoli pendant la Révolution sur l'ordre du conventionnel Javogues, en mission en Saône-et-Loire. L'arrêté du 16 frimaire an Il de Javogues prescrivit que les matériaux provenant de la démolition seraient distribués aux habitants de lacommune pour construire des maisons.).

Sur la demande de Bertin, l'intendant Amelot se rendit en personne à Montcenis dans le courant· du mois d'août 1768. Il visita la Charbonnière et se rendit compte de l'intérêt que la forge du Mesvrin donnait à la mine. Comme il tardait à envoyer son rapport, le ministre décida de profiter de la mission dont Gabriel Jars venait d'être chargé pour faire visiter la mine par l'homme le plus qualifié pour juger de la protection que méritait l'entreprise .

C'est vers le 20 septembre que Jars arrive à Montcenis. Les bonnes gens de Montcenis qui le regardent descendre de la diligence, rompu par les huit lieues de poste qu'il vient de faire depuis Chagny par des chemins abominables, tout en côtes et en pentes, ne se doutent pas un instant que cet homme à l'air modeste et affable porte avec lui le destin de leur pays.

Tout de suite il se met en rapports avec François de La Chaise et Jullien. Ce grand voyageur qui a visité les principales régions industrielles de l'Europe apprécie du premier coup la situation exceptionnelle du Creusot. Il pressent l'avenir de ce pays et n'a de cesse qu'il n'ait fait comprendre à chacun tout ce que l'on peut attendre d'un centre industriel établi en ce lieu, possédant à la fois les mines de charbon et les mines de fer et relié d'une part à l'Océan par la Loire et d'autre part à la Méditerranée par la Saône. Il passe plusieurs jours à Montcenis et visite le haut fourneau de la Motte-Bouchot, la mine de fer de Chalencey et la forge du Mesvrin.

Il se rend à la Charbonnière avec François de La Chaise et Jullien. Il voit les travaux qu'ils ont fait faire depuis un an, le nouveau puits qu'ils sont en train de creuser et qui annonce déjà une nouvelle couche de charbon, bien qu'il n'ait guère plus de sept mètres de profondeur. Il constate avec stupeur que les ouvriers se servent de pioches pour tirer le charbon, ce qui le réduit en poussière. De leur côté, les ouvriers regardent sans sympathie ce savant qui leur arrive de Paris et qui, n'ayant jamais tenu un outil de ses mains, prétend leur apprendre à faire leur travail. Ils disent entre eux que, s'il était du pays, il saurait que le charbon ne se tient pas comme le granit de Bouvier, et qu'il faut bien qu'il tombe en poussière, comme la terre, quand on le pioche.

Jars fait faire un de ces pics que les mineurs de Liége appellent une havée et leur montre que, en se servant de cet outil, non seulement ils ne réduiront plus le charbon en poussière, mais qu'ils se fatigueront beaucoup moins et pourront en abattre deux fois plus. Ainsi commença le taylorisme, un siècle avant Taylor.

Jars éclaire les deux associés sur les possibilités d'avenir de leur exploitation et les convainc de l'intérêt que présenterait pour eux l'acquisition de la forge du Mesvrin ou du fourneau de la Motte-Bouchot. Mieux, il leur montre que l'avenir du Creusot est non pas dans l'exploitation d'une modeste verrerie, ainsi que La Chaise en avait l'idée, mais dans l'établissement de forges fondant le minerai de fer avec le charbon de terre transformé en coaks, comme cela se fait en Angleterre. Il ne se contente pas de leur décrire longue­ment ce procédé, il fabrique par devant eux du charbon dessoufré (c'est ainsi qu'on appelait le coke).

Gabriel Jars a découvert le Creusot et il a tracé le programme de l'industrie qui doit s'y développer. Il ne s'en tient pas là. Il fait un rapport très complet pour recommander le Creusot à l'attention des Pouvoirs publics. « Je n'ai rien de plus à cœur que d'appliquer à ma patrie tout ce que j'ai observé à l'étranger, en y joignant mes propres idées », écrit-il le 10 octobre 1768 en envoyant ce mémoire au Bureau du Commerce. Voici la conclusion de ce rapport admirable que Jars adresse également au ministre Bertin et à l'intendant Amelot, intendant de Bourgogne :

Il ne manquera aux intéressés pour faire prospérer leurs mines, que la consommation du charbon qui en sera le produit ; plusieurs moyens peuvent y concourir :

  1. celuy de pratiquer des routes, l'une pour conduire·le charbon à la Saône, et l'autre du bord de la rivière d'Arroux qui tombe dans la Loire;
  2. d'établir sur les lieux des manufactures de fer et acier; Montcenis est mieux situé que Saint-Étienne pour ces sortes d'établissements, attendu qu'il a des forges à sa portée, tandis que Saint-Étienne tire les siens de Bourgogne ;
  3. le moyen qui seroit le plus avantageux pour les intéressés et qui serviroit beaucoup au second, seroit d'ériger une forge pour y fondre le minerai de fer avec le charbon de terre privé de son bitume et converti en ce que les Anglais nomment coaks, qu'ils emploient à cet usage; j'ay essayé de convertir une petite partie de ce charbon; j'ay eu tout le succès que je pouvois désirer, j'en ai laissé des échantillons à M. de la Chaise et luy ai expliqué comment cela pouvoit se faire en grand, j'en ai agi de même avec M. Jullien son associé; ils m'ont dit être fort portés à faire un établissement de ce genre lorsqu'on leur aura accordé la concession qu'ils sollicitent.

Enfin je connois peu de mine de charbon plus abondante et mieux située pour y fondre le fer, puisqu'il y a des forges à une lieue et à une lieue et demie de distance de la mine; cette façon de fondre seroit d'autant plus essentielle à établir qu'elle seroit la première en France et qu'elle pourroit servir d'exemple dans le Royaume, où les bois deviennent rares et où la consommation du fer et de l'acier augmente journellement.

Rentré à Paris, il développera plus longuement son programme dans la première partie de son Journal de Voyage, datée du 15 décembre 1768 :

Les environs du Creusot sont très abondants en charbon de terre et peuvent devenir une source presque inépuisable de cette matière; il ne manque aujourd'hui à ces entrepreneurs, pour les maintenir dans la résolution où ils sont de mettre ces mines dans la plus grande valeur et réparer autant qu'il est possible les fautes commises par les anciens, qu'un débouché asseuré de leur charbon. Il en est plusieurs qui tourneront tous au grand avantage de la province :

  1.  Celuy de rendre pratiquables deux chemins de quatre lieues chacun environ, celuy de Montcenis jusqu'à la grande route de Charolles à Chalon, et celuy de Montcenis à Toulon, petite ville située au bord de la rivière d'Arroux qui tombe à Digoin dans la Loire; ces deux routes faites, le transport en sera facile, quoique toujours coûteux à cause de l'éloignement;
  2. Celuy d'établir des manufactures sur les lieux, comme des clouteries, fabriques d'armes, quincailleries, etc.; elles ne peuvent être situées plus avantageusement, et ayant des forges dans les environs, mais un autre débouché que je ne place ici qu'en
  3. Quoique je le regarde comme un des plus importants, puisqu'il servira d'exemple pour être incité dans d'autres endroits du royaume, c'est celui de fondre les mines de fer avec le dit charbon, en le préparant pour cet usage comme font les Anglais. J'en ai fait l'essay, il a répondu on ne peut pas mieux à mon attente; j'ai remis ce charbon charbonné ou privé de bitume, nommé coaks par les Anglois, à M. de la Chaise, qui m'a paru déterminé, ainsi que son associé, d'en faire préparer en grand.

Gabriel Jars n'a pas été seulement le Christophe Colomb du Creusot. Ila montré aux premiers entrepreneurs comment faire leur travail; il a tracé le programme industriel qui devait être réalisé par la suite dans notre pays; pour la première fois en France il a transformé le charbon en coke; enfin il a appelé la protection des Pouvoirs publics sur le Creusot. Et le Creusot, qui lui doit son existence, n'a même pas gardé sa mémoire !

Du moment que le rapport de Jars porte que « les mines de charbon de Montcenis méritent une sérieuse attention et toute la protection dont ces sortes d'entreprises sont susceptibles », le ministre n'hésite plus. Le 29 mars 1769, il soumet à la signature de Louis XV l'arrêt qui accorde à François de La Chaise la concession de la mine de Montcenis sur une étendue de 6 lieues de long et 3 lieues de large. Il n'est plus question de 15 toises !

La concession est octroyée pour cinquante ans, à charge seulement pour le bénéficiaire d'indemniser les propriétaires des terrains, d'entretenir à ses frais deux élèves chaque année dans l'École royale de génie pour les mines et de payer à ladite école la somme de 800 livres par an pendant la durée de son privilège. François de La Chaise a également licence de creuser des galeries d'écoulement pour les eaux et de constituer des dépôts et des chantiers pour ses matériaux et ses charbons.

Il a obtenu la concession à bon compte. Il l'aurait voulue absolument pour rien. Il a essayé de s'exonérer de la redevance de 800 francs à l'École des Mines en faisant valoir qu'il n'emploie que des fils de mineurs et que, par conséquent, il n'a pas besoin d'en faire instruire deux à ses frais. Mais le ministre tenait à faire coopérer à la fondation et à l'entretien de l'École ceux-là mêmes qui devaient recueillir tous les fruits de l'enseignement qu'elle dispenserait. François de La Chaise a dû se résigner à admettre le principe de la redevance, mais il a fait une réserve: « Ce seront, a-t-il écrit à l'intendant Bertin le 3 février 1769, des créatures que la reconnaissance attachera à mes travaux, il me paraît juste que je me les choisisse et que je conserve le droit d'en disposer ». Si, finalement, il est obligé de payer, il saura rattraper ses 800 livres !

Dès ce moment, il se considère comme maître absolu de la concession. Jullien, qui se trouve en difficultés avec ses créanciers, en conçoit quelque inquiétude. Il prend la précaution de lui faire passer un contrat par-devant notaire le 6 avril 1770 et, par surcroît, de lui faire signer un papier le 9 avril pour bien établir ses droits. Dans cet acte, François de La Chaise atteste que Jullien a la propriété de la moitié de la mine et qu'il lui revient la moitié des droits de la baronnie de Montcenis :
« 1° Je déclare que M. Jullien a la moitié dans toutes les mines de ma concession pour les exploiter à communs frais comme il est dit par l'acte du 6 avril 1770 ... 2° Je promets encore de faire part à mon dit sieur Jullien de la moitié des encouragements que je pourrais obtenir de la province à l'occasion de l'exploitation des mines. »

Il s'engage en outre à lui remettre le billet de 16 000 livres souscrit au profit du comte de Vergennes.

Ces accords enregistrés par le notaire, Jullien se sent plus tranquille. C'est un naïf qui ne sait pas qu'une signature n'engage celui qui la donne que si c'est un honnête homme. Lorsque François de· La Chaise sera en possession des lettres patentes le déclarant concessionnaire des mines, il saura s'arranger.
Ces lettres patentes sont expédiées au parlement de Dijon le 5 janvier 1771. A ce moment, notre homme a tout le pays contre lui. Les propriétaires des terrains - M. de Torcy, conseiller au Parlement de Dijon, et la dame Cochet notamment - n'entendent pas être dépossédés de leurs charbonnières. A Montcenis, au Breuil, à Blanzy, les paysans s'ameutent, excités par Garchery, procureur du roi au bailliage de Montcenis, et par les fermiers des Cochet, Dubois et Jean Rochette. Le 27 mai, ils iront même jusqu'à démolir à coups de masse certaines installations de La Chaise.

Celui-ci envoie supplique sur supplique au comte de Vergennes, qui est rentré en grâce. Grâce à l'appui du futur ministre, les lettres patentes sont enregistrées le 10 avril 1772, bien qu'il y ait trois conseillers au Parlement de Dijon parmi les opposants.

Déboutée de son opposition, la dame Cochet, qui est le gros propriétaire du Creusot, non seulement de la Charbonnière, mais aussi de la montagne sur laquelle on construira plus tard la verrerie et d'autres domaines voisins, la dame Cochet n'abandonne pas la partie, comme le font M. de Torcy et les autres. Elle élève une contestation sur l'arrêt d'enregistrement et demande une indemnité pour le charbon tiré de ses terres. Elle fait assigner François de La Chaise devant les juges du bailliage de Montcenis. L'affaire durera dix ans, la veuve Cochet mourra dans l'intervalle, mais, après elle, un de ses héritiers, Barjot de la Combe, continuera le procès. En attendant, son fermier Dubois se charge de causer mille ennuis au concessionnaire, malgré les efforts de conciliation du bon abbé de Fénelon.

Si bien en place que soit François de La Chaise, subdélégué de l'intendant de Bourgogne, les juges, en toute équité, ne peuvent pas décider que les propriétaires ne seront indemnisés que de la valeur du terrain, alors que, depuis toujours, c'est le charbon qui en forme le revenu. Ils condamneront François de La Chaise le 19 juin 1776 à payer 500 livres par an à la dame Cochet.

Mais notre homme fera appel devant le Parlement de Dijon en invoquant le principe de l'arrêt de 1744 sur les mines : les mines appartiennent au roi qui lui en a octroyé la concession suivant son bon plaisir, lui ne doit donc rien aux propriétaires pour le charbon. Malgré cette argumentation subtile, le Parlement de Dijon confirmera le 5 janvier 1781 la sentence des juges de Montcenis et condamnera La Chaise aux frais et dépens. Celui-ci se pourvoira en cassation ...

D'autres événements surviendront alors, qui arrangeront les choses.