Bienvenue sur www.lecreusot.com. Nous sommes le Mercredi 18 octobre 2017.      

l'Illustration - 1847

Grands établissements industriels de la France

USINE DU CREUSOT


Nous avons déjà conduit nos lecteurs dans quelques-uns des grands établissements industriels qui honorent la France et lui ont permis d'entrer en concurrence avec les pays dont elle était d'abord tributaire; et en agissant ainsi, nous avons cru satisfaire à un de leurs vœux, Car s'ils aiment à voir l'Illustration toujours prête, toujours armée pour tous les événements qui se succèdent avec tant de rapidité de nos jours, s'ils se réjouissent de savoir que le crayon des dessinateurs, que la plume des rédacteurs, ne feront jamais défaut le jour où un événement imprévu, une scène extraordinaire, un personnage important, réclameront leur concours, ils désirent aussi de temps en temps se reposer de cette course au clocher à travers le monde, et trouver dans notre journal des enseignements qui restent, une instruction qui peut se graver dans leur mémoire, enfin la preuve que l'Illustration sait ouvrir ses colonnes à toutes les gloires de la France.

Forges et fonderies du Creusot - 1847

Avant de continuer notre promenade industrielle dans l'usine qui, à notre avis, est la plus complète de France, qu'on nous permette de jeter un coup d'œil sur l'espace que nous avons parcouru, et de rappeler en peu de mots sinon 1’histoire de chacune des usines dont nous avons parlé, au moins les notions que nous avons cherché à communiquer à nos lecteur à propos de chacune d'elles.
L'usine de Fourchambault nous a donné occasion d'initier nos lecteurs au traitement des minerais de fer et à la production de la fonte.
Les forges et fonderies de l'Aveyron ont montré un exemple du travail du fer au laminoir, et nous y avons aussi insisté sur les avantages qu'on retire du soufflage à l'air chaud, en décrivant l'ingénieux procédé imaginé par M. Cabrol.
Dans l'usine de Pocé, nous avons décrit les diverses espèces de fonte propres au moulage ainsi que les instruments nombreux et compliqués nécessaires à cette opération : nous avons présenté quelques spécimens des admirables produits que l'on obtient aujourd'hui en France. Nous avons pris comme exemple des ateliers de construction de machines, le bel établissement fondé à Arras par le regrettable M. Hallette. Enfin, en faisant descendre nos lecteurs dans les profondeurs des mines d'Anzin, nous les avons initiés à ce travail souterrain qui fait vivre des milliers d'hommes, en donnant l'aliment indispensable à toutes les industries.
Nous avons ainsi parcouru le cercle de l'industrie métallurgique en cherchant à mettre nos lecteurs au courant des diverses opérations dont elle se compose, en même temps que nous leur en montrions les applications. Nous n'avons pas négligé non plus de leur faire connaître les résultats obtenus annuellement en France tant par l'industrie houillère que par l'industrie métallurgique, et nous leur avons donné, sur ces deux branches de la fortune publique, les renseignements officiels et authentiques qui sont consignés, année par année, dans le compte rendu des ingénieurs des mines.
Aujourd'hui nous avons à les entretenir d'une usine dont nous disions, dans notre compte rendu de l'exposition des produits de l'industrie de 1844 (tome III, page 182) :
« Les éléments de prospérité du Creusot se composent de trois industries distinctes et concentrées dans le même lieu. C'est assez dire que cette usine se trouve dans les conditions d'une bonne fabrication à bon marché. Ces industries sont:
1° l'extraction de la houille, un million d'hectolitres par an;
2° la fabrication du fer et de la fonte, au moyen de quatre hauts fourneaux qui produisent ensemble seize à dix-huit tonnes par jour, et de feux de forge et d'affinerie pouvant fabriquer huit cents tonnes par mois;
3° la construction des machines pour laquelle le Creusot s'est acquis une réputation européenne.»
Depuis le jour où nous écrivions ces lignes, quels progrès ont été réalisés, quels développements a pris l'usine, quelle augmentation elle a réalisée dans toutes les branches de son exploitation; c'est ce que nos lecteurs verront tout à l'heure quand nous comparerons l'état actuel à l'état ancien, qui n'est cependant vieux que de deux ans. Du reste, nous sommes heureux d'avoir retardé jusqu'à ce jour l'histoire et la description de ce grand établissement; car nous aurons pour guide dans cet article, entre les notes qu'on a bien voulu nous remettre, une remarquable brochure que M. Schneider, copropriétaire gérant du Creusot, vient de faire imprimer, après l'avoir lue à la commission de la chambre des députés, chargée de l'examen du projet de loi des douanes.
Mais, avant d'entrer en matière, qu'il nous soit permis de donner, comme nous l'avons fait précédemment, un résumé succinct du compte rendu des ingénieurs des mines qui vient de paraître, en ce qui concerne les trois industries dans lesquelles le Creusot a une si grande part, et qui font de cette usine une des plus importantes et des plus complètes dont la France puisse s'enorgueillir.
L'année 1845 a été en progrès marqué sur l'année 1844 pour la production et l'emploi des combustibles minéraux. Le nombre des mines concédées a monté de 407 à 449, et le nombre de celles exploitées, de 252 à 275. Les concessions s'étendent sur 459 551 hectares, présentant ainsi un développement de 9 000 hectares de plus qu'en 1844. Le nombre des ouvriers employés a été de 30 768; l'extraction totale, de 42 020 919 quintaux métriques. La valeur créée par la production indigène a été de 39 705 432 francs.
Mais si la production indigène a augmenté en 1845 de 4 millions de quintaux métriques, la consommation a cru dans une proportion plus rapide encore; elle s'est élevée de 54 868 501 quintaux métriques à 64 092 868 quintaux métriques. Les emprunts que nous avons dû faire aux pays étrangers ont donc surpassé en 1845 ceux faits en 1844, Le tableau suivant indique cette augmentation, non-seulement de 1845 sur 1844, mais encore sur 1838.

 

1838.

1844.

1845.

 

quintaux métriques

quintaux métriques

quintaux métriques

Belgique.....................................................

7 964 578

11 157 949

13 961 664

Grande Bretagne......................................

3 046 884

4 276 936

5 657 489

Prusse et Bavière rhénane.....................

1 251 378

2 090 367

2 406 954

Divers pays................................................

7 500

33 607

43 842

TOTAUX

12 270 300

17 558 859

22 071 946

L'industrie du fer continue également à se développer: en 1845, un nouvel accroissement s'est manifesté dans la production de la fonte et du fer.
Pour la fonte, il a été produit 4 389 690 quintaux métriques, au lieu de 4 271 753 produits en 1844.
Pour le fer, on a obtenu 3 422 613 quintaux métriques, au lieu de 3 150 125. Eu égard à l'importance de ses usines à fer, la France l'emporte donc aujourd'hui, dit le compte rendu, sur chacun des autres Etats de l'Europe continentale.
Quant aux minerais, leur qualité et leur abondance permettent à la France de se suffire, pour ainsi dire, à elle  même. Ainsi, sur 12 593 359 quintaux métriques de minerais consommés par les fonderies indigènes, 12 495 168 quintaux métriques sont dus à la France, et y ont créé pour redevance, extraction et transport, une valeur de 15 150 639 francs, et le reste, soit environ 100 mille quintaux métriques à l'étranger. Nous remarquerons encore cette année le grave préjudice causé à la consommation de la fonte et du fer par l'imperfection des voies de transport. Car sur le prix de 1 f. 324 m auquel revient un quintal de minerai rendu à l'usine, les frais de transport absorbent seuls 0 f. 585 m, ou environ 44 pour cent.
Nous terminerons cette analyse de la richesse métallurgique de la France, en faisant connaître à nos lecteurs le nombre des usines qui s'occupent de fabriquer la fonte et le fer, et de les plier aux besoins du commerce, ainsi que la force qu'elles utilisent.
La France contenait, en 1845, 4432 établissements de 145 genres différents, parmi lesquels on compte:
                     180 ateliers de machines
                     117 fonderies
                       52 forges
                       35 hauts fourneaux
                       16 fonderies et forges
          Total : 400 usines

Ces 400 usines ont ensemble 577 machines à vapeur réunissant une force de 9 791 chevaux-vapeur. Le cheval- vapeur est estimé remplacer 5 chevaux de trait, et chaque cheval de trait 7 hommes de peine. En effectuant cette transformation, on obtient les chiffres suivants: 9 791 chevaux-vapeur égalent 29 373 chevaux de trait ou 205 611 hommes de peine.
Enfin, il résulte de l'ensemble des documents que la richesse de la France en machines à vapeur de toute espèce était, en 1845, de 4 114 machines fixes, remplaçant 150 564 chevaux de trait; de 313 locomotives, remplaçant, à raison de 45 chevaux de trait par locomotive, 14 085 chevaux de trait, et de 446 machines sur bateaux et bâtiments, remplaçant 54 150 chevaux de trait.
La force totale est donc 72 933 chevaux-vapeur, ou 218 799 chevaux de trait, ou enfin 1 531 593 hommes de peine.
Nous nous arrêterons ici dans cette analyse rapide qui suffit pour donner à nos lecteurs une idée de la richesse de notre pays, de l'activité incessante qu'on y déploie, et des progrès immenses dont chaque année vient apporter la preuve, pour nous occuper maintenant exclusivement du Creusot, qui a une si grande part dans les résultats que nous venons de signaler.
Le Creusot n'est pas arrivé de prime abord à l'état de développement et de prospérité où nous le voyons aujourd’hui. Les vicissitudes qu'il a subies sont nombreuses; maintes fois il a failli rester enseveli sous la ruine de ceux qui le dirigeaient; il a passé de mains en mains, et chacun y a laissé comme trace de son passage des sommes considérables. Pendant cinquante ans, il a lutté contre la mauvaise  fortune, qui s'est enfin lassée de le persécuter, et son histoire, de douloureuse et lamentable qu'elle était, est devenue glorieuse et triomphante. Les malheurs sont oubliés. On n'a conservé que la mémoire des enseignements qu'un malheur porte toujours avec lui, et ces enseignements ont profité. Aussi les propriétaires actuels du Creusot ont-ils le droit aujourd'hui d'être fiers de leur élève.
C'est à 30 kilomètres d'Autun, à 45 kilomètres de Châlons-sur-Saône, sur la pente sud-est des montagnes du Morvan, que le Creusot est situé. Par sa position, il se trouvait isolé des voies de communication économiques; mais à partir de 1837, MM. Schneider ayant obtenu la concession d'un chemin de fer de 10 kilomètres du Creusot au canal du Centre, leurs produits ont pu descendre à Marseille par la Saône et le Rhône, à Nantes par la Loire, à Paris par les canaux de Briare, de Loing et la Seille, enfin à Strasbourg par le canal du Rhône au Rhin. On conçoit tout l'avantage que ce chemin de fer a procuré au Creusot, en étendant son marché, ou en lui permettant d'y arriver à moins de frais.
Avant 1770, le vaste emplacement où s'élève aujourd'hui l'usine du Creusot n'était qu'une vallée triste et inculte, une prairie de chétive apparence, souvent traversée par des eaux torrentielles et plantée de quelques arbres qui semblaient n'y venir qu'à regret, et cependant sous le sol, pendant des siècles, s'étaient accumulées des richesses naturelles qui n'attendaient qu'une main intelligente : au-dessus du sol devaient s'élever un jour; comme par enchantement, des bâtiments, des jardins, des arbres, des fleurs et des fruits.
Cette prairie était le patrimoine de trois ou quatre familles de montagnards qui formaient alors toute la population du lieu, population pauvre et primitive habitant quelques misérables cabanes dont l'ensemble portait le nom de Charbonnières. L'ingratitude du sol, l'extrême difficulté des moyens de communication, étaient autant d'obstacles qui ne permettaient guère de supposer alors que cet assemblage de chétives chaumières perdues au milieu des montagnes ferait place à l'un de ces établissements qui vivifient le pays où on les place, qui animent et transforment un paysage, qui font succéder le bruit imposant des machines au silence des vastes solitudes. - Mais suivons attentivement les progrès de cette transformation.
Au dire des habitants les plus anciens, des affleurements de houille étaient, de temps immémorial, gaspillés plutôt qu'exploités par les propriétaires des surfaces. Dans plusieurs endroits de la montagne des Crots, et à peu de distance du puits appelé puits Chaptal, on voit encore les vestiges de ces exploitations irrégulières dont le produit, presque insignifiant, était consommé sur les lieux ou vendu à bas prix aux forgerons du voisinage. Un de ces exploitants, connu sous le nom de père Dubois permettait à qui le voulait de prendre dans sa charbonnière autant de houille que pouvaient en trainer six chevaux ou quatre bœufs, moyennant un écu de six livres et autant de vin qu'il en pouvait boire.
En 1769, M, de La Chaise, seigneur de Montcenis, pour couper court à un procès que lui avait intenté le père Dubois, dont il avait voulu usurper la charbonnière, demanda et obtint la concession des houillères du Creusot, comprises sous une étendue de 168 kilomètres carrés (10 lieues), dont on a détaché depuis les belles exploitations de Blanzy et de Montchanin, ayant ensemble 96 kilomètres carrés (6 lieues), la concession du Creusot conservant 64 kilomètres carrés (4 lieues).

Coupe du bassin du Creusot - 1847

Les résu1tats des explorations ordonnées pour statuer sur la demande en concession avaient révélé au gouvernement et aux spéculateurs le secret des richesses inépuisables que renfermait le terrain concédé, et les rapports des explorateurs avaient dû constater l'existence de nombreuses et abondantes mines de fer situées dans le voisinage des houillères.
Une société de capitalistes, connue sous le nom de Compagnie de Saint-James, se forma sous la protection du roi Louis XVI, par actes des 18 septembre '1782 et 17 septembre 1784, pour la création d'une fonderie de fer aux Charbonnières. A la tête des actionnaires était le roi lui-même. Le capital social s'élevait à dix millions, somme énorme pour l'époque. En même temps, deux traités furent passés entre M. WendeI et M. de La Chaise, par lesquels ce dernier cédait à la compagnie de Saint-James le dixième de la concession, soit la vallée des Charbonnières et aboutissants. En échange de ce dixième la concession de M. de La Chaise, qui n'était que de cinquante ans, fut prorogée de cinquante autres années pour les neuf dixièmes restants.
En 1782, une belle fonderie et quatre hauts fourneaux furent élevés dans la vallée des Charbonnières, sur les plans de l'ingénieur Wilkinson, frère de celui qui a inventé le laminage des gros fers au cylindre, qu'on fit venir d'Angleterre. Enfin le 19 mai 1786, M. de La Chaise aliéna son privilège à la société de Saint-James. L'établissement métallurgique, construit et dirigé par Wilkinson, reçut le nom de Creusot, et, en 1793, le Creusot, contenant une population de 1 107 habitants, fut érigé en commune.
A son début, la direction du Creusot emprunta, des métallurgistes anglais, ses procédés de fabrication les pins rationnels et les plus productifs, et l'on remarquera que, dès cette époque, au Creusot en même temps qu'en Angleterre, l'usage du coke fut approprié à la fusion des minerais. Plusieurs machines à vapeur furent construites alors pour les besoins de l'usine naissante, et l'on voit encore aujourd’hui un cylindre correspondant à la force de quatre-vingts chevaux, et fondu par Wilkinson, au millésime de 1782.
Cependant les fontes du Creusot ne purent obtenir la faveur du commerce, qui les trouvait de mauvaise qualité, et pendant bien des années, au milieu des vicissitudes diverses, on ne put guère y fabriquer que des canons avec mélange de fontes étrangères, des bombes, des obus, des boulets, industrie qui heureusement ne chôma pas sous la République et l'Empire.
Dès lors le Creusot chercha à s'indemniser des souffrances de l'industrie métallurgique par une industrie plus prospère; et une ordonnance royale, du18 février 1787, porta que «  la manufacture des cristaux de la Reine, établie à Sèvres, près Saint-Cloud, serait transférée au Creusot, près Montcenis, sur une partie de l'emplacement des mines et fonderies à la manière anglaise, situées audit Creusot.» Pour la première fois, en France, le combustible minéral fut ainsi utilisé pour la cristallerie comme pour la fabrication du fer.
Placées dans les mêmes mains, la cristallerie, l'exploitation houillère et l'industrie métallurgique, se prêtant un mutuel appui, semblaient devoir résister victorieusement à la mauvaise fortune; cependant il n'en lut point ainsi, et le Creusot avait encore bien des épreuves à subir.
En 1818, au bout de trente-six ans d'existence, la société de Saint-James, après plusieurs transformations et après avoir absorbé un capital qu'on évalue à quatorze millions, fut obligée de se liquider. Par jugement du 8 mai de la même année, la famille Chagot, qui avait successivement acquis la majeure partie des actions, se rendit adjudicataire de toutes les propriétés de la société.
Le 12 janvier 1826 la famille Chagot aliéna elle-même les houillères et la fonderie à la société Manby, Wilson et Compagnie, qui y créa les forges, se réservant seulement la cristallerie qu'elle continua à exploiter, Mais l'industrie métallurgique n'était pas encore Viable au Creusot. Après sept. Années de souffrances et de luttes opiniâtres contre une déconfiture imminente, après avoir dépensé plus de onze millions dan, l'usine, MM. Manby, Willson, furent, en même temps que la société de Charenton qu'ils représentaient, déclarés en faillite le 25 juin 1833. A peu près vers cette même époque la cristallerie fut elle-même vendue et démantelée. Nos lecteurs peuvent voir sur le dessin, au milieu et vers le haut, devant un vaste bâtiment qui sert de logement aux ouvriers, deux cônes tronqués d'une assez grande élévation, semblables à deux pyramides; ce sont deux fours de la cristallerie, conservés pour l'ornement du paysage et comme souvenir d'une industrie éteinte.
Des mains de la société Manby et Wilson, le Creusot, moins la cristallerie, passa en 1833 dans celles de leurs créanciers. Le syndicat de faillite continua l'exploitation pendant deux ans : une société provisoire lui succéda et exploita elle-même assez fructueusement pendant une année. Enfin, le 21 décembre 1836, MM. Schneider frère, et Compagnie devinrent propriétaires des mines, forges, fonderies, et, quelque temps après, des bâtiments de la cristallerie. Ce fut cinquante-cinq ans après la création de la première société, et un demi-siècle de vicissitudes ruineuses, durant lequel plus de trente millions avaient déjà été absorbés, sans que les intérêts n’eussent presque jamais été desservis.
« N'en-ce pas là, dit M. Schneider, un cruel exemple des difficultés inhérentes à l'introduction d'une grande industrie dans un pays qui n'y est aucunement préparé, et quand le temps n'est pas venu pour la réunion complète de tous les moyens de prospérité? Et cet exemple, nous le retrouverions dans toutes nos grandes forges à la houille, notamment dans celles de Decazeville, Alais, Terre-Noire, Hayange, toutes créées et exploitées dès l'origine par des industriels d'un mérite réel, et cependant malheureuses et languissantes pendant une longue série d'années.» Et faut-il attribuer l'insuccès des premières tentatives du Creusot à l'inhabileté de ses anciens propriétaires? M. Schneider ne veut pas laisser planer ce soupçon sur ses devanciers. Il affirme, d'après ce qu'il a su de la plupart des hommes qui ont été appelés successivement à diriger le Creusot, d'après la connaissance personnelle qu'il a eue de plusieurs d'entre eux, que les premiers exploitants possédaient des qualités distinguées, et ont obtenu ailleurs, dans des circonstances différentes, des succès très réels. Pourquoi donc cette longue série d'infortunes, ces énormes dépenses sans compensation? D’abord la concurrence de la forgerie au bois qu'il était impossible de soutenir dès l'abord ; ensuite, il faut bien le dire, les difficultés inhérentes à tout mode de travail nouveau; le parti pris. 1a routine qui lutte si longtemps en faveur d'habitudes invétérées et contre le progrès; l'infériorité des fontes à la houille auxquelles des mélanges, habilement combinés, ont seuls donné la bonté qui les distingue aujourd'hui; enfin le peu d'étendue du marché, que la construction des chemins de fer devait agrandir. Toutes ces causes réunies ont contribué à entourer de ruines les premiers pas de l'industrie métallurgique au Creusot; puis, quand les succès si tardifs se sont révélés, les esprits et les capitaux ont repris confiance dans cette branche de notre industrie nationale. De nouveaux essais ont été tentés : la communauté d'efforts dans le même pays concourant à former le personnel, à multiplier d'utiles exemples, assura des progrès chaque jour plus marqués, et quand la création des chemins de fer est venue garantir une consommation nouvelle, la fin des jours mauvais arriva, et permit à chaque usine de prendre tous les développements dont elle était susceptible.
C’est sous l'habile direction de MM. Schneider que le Creusot est entré dans la voie de prospérité où nous le voyons aujourd’hui Pourquoi faut-il qu'un seul de ces deux frères, dont. 1 intelligence était égale, dont la science des affaires et des besoins de l'industrie était si complète, soit appelé à en recueillir les fruits ? M. Schneider ainé est mort, il y a à peine deux ans, au moment où l'œuvre à laquelle il a attaché son nom allait recevoir encore de nouveaux développements, à l'heure où il pouvait s'enorgueillir à juste titre d'avoir contribué à doter la France de machines irréprochables, de bateaux à vapeur qui font l'admiration des connaisseurs, où il pouvait goûter enfin ce repos actif, ce repos des hommes d'intelligence qui est toujours occupé, parce que  l'intelligence n'est jamais inactive. Et cette belle carrière, elle a été arrêtée par une de ces morts qui frappent d'autant plus vivement qu'elles sont plus imprévues. M. Schneider parcourait à cheval les environs du Creusot, lorsque son cheva1 ayant fait un faux pas, il fut précipité par terre : la tête porta, et la mort fut pour ainsi dire instantanée. Pour tous ceux qui l'ont connu, pour l'auteur de cet article que M. Schneider recevait avec une amicale bienveillance, pour ceux qui ont été ses collègues à la chambre des députés, au cousei1 général du département de Saône-et-Loire, au conseil général des arts et manufactures, au comité des intérêts métallurgiques, pour sa famille enfin, cette mort si inopinée, si affreuse, a été une perte irréparable.
Haineusement le Creusot était trop solidement fondé pour avoir il souffrir du contre coup de ce malheur, et d'ailleurs il lui restait un gérant qui, jusqu'à la mort de son frère, n'avait pour ainsi dire pas quitté l'établissement, sons les yeux et la direction duquel l’usine s'était accrue, et qui en connaissait à fond le mécanisme et les ressources. C'est celui qui la dirige seul aujourd'hui; c'est celui qui, à la chambre des députés et dans les divers conseils, a remplacé M. Schneider aîné.

Nous avons dit que trois industries différentes, toutes trois concourant au même but, étaient pratiquées au Creusot. Nous allons successivement examiner chacune d'elles, et montrer ses progrès et son avenir, en commençant par l'extraction des houilles, cette industrie mère, sans laquelle toutes les autres seraient encore à naître.

Le Creusot - Vue des hauts fourneaux et fonderie en 1844

 

HOUILLÈRES.
La concession houillère du Creusot comprend, comme nous l'avons dit plus haut, une étendue superficielle de soixante-trois kilomètres carrés. Déjà plusieurs couches de houille ont été ou exploitées on reconnues ; mais il reste encore de très beaux affleurements à explorer, la veine principale contiguë à l'usine ayant seule attiré l'attention des exploitant. Celle veine est parfaitement connue sur une longueur de 2 200 mètres. Elle a une épaisseur moyenne de 16 mètres, qui, en plusieurs endroits, s'élargit jusqu'à 60 mètres. Cette conche plonge presque verticalement comme un mur, et on ignore encore sa profondeur. D'anciens travaux ont attaqué les parties supérieures de la houille jusqu'à une profondeur qui varie de 35 à 70 mètres. Les difficultés du présent et les incertitudes de l'avenir, dit M. Schneider, avaient, depuis bien des années, fait écarter au Creusot toutes les grandes mesures tendantes à assurer l'exploitation sur des bases puissantes. Les moyens d'épuisement, si dispendieux, les grands travaux préparatoires, étaient indéfiniment ajournés; l'extraction faite pour les besoins du jour compromettait la richesse minérale et la sécurité de l'exploitation, multipliant les chances du feu, des inondations et des éboulements, tout en ne donnant lieu qu'à une production irrégulière. Au moment où les houillères du Creusot passèrent entre les mains de MM. Schneider, l'extraction ne s’élevait guère qu'à 600 000 hectolitres, ou environ 48 millions de kilogrammes.
Depuis lors, les puits existants ont été approfondis; de nouveaux puits ont été creusés; on est descendu jusqu'à 250 mètres en retrouvant partout la même puissance et la même disposition de la couche, On établit, en 1838, dans la partie la plus basse de la vallée, une machine d'épuisement de 250 chevaux : les pompes mues par celte machine suffisent pour extraire toutes les eaux de la mine qui affluent vers ce point par des galeries souterraines: chaque coup de piston fait jaillir, d'une profondeur de 200 mètres, un hectolitre d'eau ; et comme la machine donne vingt coups de piston par minute, l'épuisement s'opère sur le pied de 2 000 litres par minutes ou 2 mètres cubes. On voit donc que, dans une journée de vingt quatre heures, la masse d'eau extraite peut s'élever au chiffre considérable de 2 880 000 litres ou 2 880 mètres cubes. La machine d'épuisement a été construite dans les ateliers du Creusot que nous parcourrons tout à l'heure et où se confectionne, depuis plusieurs années, la généralité des machines et des outils employés par l'usine.
En outre de cette grande machine, il y a quinze autres machines d'extraction ou d'épuisement appliquées à l'exploitation houillère, et le nombre des ouvriers, dont cette exploitation utilise les bras, s'élève à sept cents.
Nous avons dit que le chiffre d'extraction s'élevait, sous les prédécesseurs de MM. Schneider, à 600 000 hectolitres environ. Aujourd’hui, dans la même couche, on extrait 1 400 000 hectolitres ou 115 millions de kilogrammes, sans variation notable d'un mois à l'autre, les travaux d'avenir précédant longtemps à l'avance les besoins. Celte énorme quantité de houille est presque exclusivement consommée dans l'usine, soit par la fabrication du fer, soit par l'industrie des constructions. Avant peu, cette consommation subira encore une nouvelle augmentation, par suite de la construction d'une nouvelle forge, et toutes les mesures sont déjà prises pour équilibrer le rendement et la consommation.

FABRICATION DU FER.
Nos lecteurs savent déjà en quoi consiste la fabrication du fer. On met dans un four, qui porte le nom de haut fourneau, à cause de sa forme, du minerai de fer, du coke ou du charbon de bois et de la castine. Chacune de ces matières entre dans des proportions déterminées, suivant la richesse du minerai et sa nature : souvent, pour obtenir du fer d'une qualité convenable, on est obligé de mélanger des minerais de diverses provenances, de mettre plus ou moins de castine, de chauffer avec plus ou moins de combustible, d’injecter dans le haut fourneau soit de l'air froid, Soit de l'air chaud. Quand l'opération de la fusion du minerai est terminée, on coule dans des moules de terre la fonte qui en provient ou on la transforme immédiatement, suivant sa nature, en objets nécessaires à diverses industries. La fonte subit ensuite un grand nombre d'opérations qui l'approprient aux divers usages auxquels elle est destinée. On la réchauffe, on la puddle, etc., etc. On conçoit donc que la fabrication du fer occupe à elle seule une usine, et cependant, au Creusot, cette fabrication n'est qu'une partie, fort importante, il est vrai de l'industrie générale qui y prospère.
Elle comprend sept hauts fourneaux, dont six actuellement en feu. Trois machines soufflantes de la force de 350 chevaux y projettent incessamment des masses d'air, et des appareils à air chaud permettent d'opérer la fusion des minerais soit à l'air chaud, soit l'air froid.

Nous avons vu, dans 1’historique des premiers pas de cette usine, que les fontes qu'on y fabriquait étaient généralement repoussées par le commerce. Cela tenait à la qualité du minerai du Creusot; aussi a-ton dû, pour pouvoir varier 1a fabrication et étendre le marché, emprunter des minerais au Berry, qui en possède d'une grande richesse et en quantité pour ainsi dire inépuisable. Ces minerais sont amenés au Creusot par les canaux et le chemin de fer qui, du canal du Centre, aboutit à l'usine. Les hauts fourneaux ne s'arrêtent jamais que pour les réparations indispensables, et là, jour et nuit, de vrais cyclopes y projettent les matières qui, après avoir descendu lentement sous l'action incessante de l'air et du feu, arrivent au creuset, d'où elles s'écoulent sous toutes les formes qu'on leur assigne. Un des hauts fourneaux est exclusivement consacré au traitement des minerais de première qualité par le charbon de bois. Les fontes qui en proviennent sont des fontes supérieures que des feux d'affinerie au bois convertissent en fer doux, exclusivement employé dans les ateliers de construction et les tôleries.
Le Creusot n'avait, en 1837 que quatre hauts fourneaux seulement, chauffés par une machine de cent chevaux, péniblement alimentés de coke et de minerai, de production irrégulière, et donnant à peine en moyenne chacun cinq tonnes par jour. Aujourd'hui, sept hauts fourneaux, dont six en feu, donnent chacun, par vingt quatre heures, douze à quatorze tonnes. - Autrefois les approvisionnements étaient difficiles et insuffisants; on doutait que la richesse minérale présentât pour l'avenir des ressources suffisantes en houille et en minerai, les difficultés de transport semblaient être des obstacles invincibles pour l'extension. Aujourd’hui, l'alimentation est assurée pour un temps indéfini par une exploitation mieux réglée, de nouvelles découvertes et la création d'un chemin de fer.
Aussi la production de fonte, qui était à peine de sept à huit mille tonnes par an en 1837, est-elle aujourd’hui de vingt-six mille tonnes. Les fontes qui étaient jadis jugées tout au plus bonnes à faire des canons et des projectiles, peuvent rivaliser avec les meilleures fontes connues: car, comme le dit M. Schneider, avec le fourneau alimenté au bois et les minerais du Berry, le Creusot fait de la fonte de Berry ; avec ses feux d'affinerie au charbon de bois consommant des fontes de Comté ou de Berry, il fait des fers de Comté ou de Berry; avec les mêmes fontes affinées à la houille il fait une deuxième qualité semblable à celle des fers câbles employés dans la marine royale.
La houille extraite de la mine ne peut pas être immédiatement jetée dans le gueulard: elle doit d'abord subir une préparation qui consiste à la brûler en four clos et à la transformer en coke. Cette opération se fait dans une centaine de fours placés sur une esplanade qui domine les hauts fourneaux. Sur cette même esplanade sont amoncelés en monticules distincts les minerais de différente origine et de couleurs variées. Le nombre des ouvriers employés à l'extraction, au transport, au cassage et à la manipulation des minerais, à la fabrication du coke et à la desserte des hauts fourneaux, s'élève à plus de trois cents.
Outre le chemin de fer qui relie le Creusot au canal du Centre, il y a dans l'usine même un développement de plus 10 kilomètres de voies, au moyen desquelles les ateliers correspondent entre eux. Ainsi les produits des hauts fourneaux s'écoulent sans cesse par ces voies de fer dans les différents laboratoires de la grande forge, pour être immédiatement convertis en fers, tôles et rails. Cette forge, dont la création date de la société de Charenton, comprenait en 1839 trente fours en feu pour le puddlage et l'affinage des fontes et pour le martelage et le laminage des fers et tôles de toutes qualités. Aujourd’hui elle comprend près de quatre-vingts fours de toute espèce, et quinze trains complets de laminoirs pour les fers bruts, fers marchands, rails, etc. Six machines à vapeur, dont une de plus de deux cents chevaux construite sur les plans de M. Bourdon, ingénieur du Creusot ; une de cent vingt chevaux, établie par MM. Manby et Wilson font mouvoir les trains, activent une soufflerie, un venti1ateur, une scierie, des cisailles, etc., etc. Le volant du moteur de deux cents chevaux, pèse, avec son arbre en fer forgé, qui a près de 50 centimètres de diamètre, et le pignon massif greffé sur cet arbre, quarante-quatre mille kilogrammes. Il a plus de 25 mètres de circonférence et fait en moyenne un tour par seconde, effectuant ainsi lin parcours de 1508 mètres par minute Le sol est ébranlé à une distance considérable par ce mouvement de rotation, dont la vitesse dépasse celle des chemins de fer les plus rapides, puisqu'elle est de 90 kilomètres ou 22 lieues et demie par heure. Celte machine donne le mouvement à plusieurs séries de laminoirs pour la fabrication des rails, fers marchands et tôles. La machine de cent vingt chevaux est employée à l’ébauchage et au corroyage des fers cinglés et à la fabrication des tôles minces. Une presse et plusieurs doubles marteaux pilons sont affectés au cinglage des fontes puddlées ou affinées; d'autres marteaux-pilons à la préparation de grosses plaques avec lesquelles on fabrique d'épaisses et larges feuilles de tôle, pesant jusqu'à cinq cents kilogrammes l'une; enfin un puissant marteau convertit en largets (plaques rectangulaires ayant ordinairement 1 mètre 50 centimètres de long, 0 mètre 40 centimètres de large et 0 mètre 8 centimètres d'épaisseur) d'excellent fer les rognures, les ferrailles, les riblons, etc., etc.
Nous ne nous arrêterons pas sur le marteau-pilon que nous avons nommé tout à l'heure. Déjà, en rendant compte en 1844 de l'exposition des produits de l'industrie, nous avons parlé de la puissance de cet instrument; nous avons dit que cette invention était due à un industriel français, ingénieur au Creusot où la première application en a été faite; que vainement un Anglais, M. Nasmith, abusant de l'hospitalité qu'il avait reçue au Creusot, réclamait la priorité de celle idée au détriment de M. Bourdon, que, pour tous les hommes impartiaux, la gloire de l'invention appartenait à la France et devait lui rester. Le Creusot possède aujourd’hui quinze marteaux en activité, et depuis celle admirable invention, répandue maintenant sur tout le continent il a pu fabriquer et fournir à la marine royale de gros appareils jusque-là inaccessibles aux ateliers français.
Tous les appareils de la forge marchent au moyen de la vapeur: mais, grâce aux progrès de la science métallurgique, la production de cette vapeur n'occasionne pas de dépense spéciale de combustible. La flamme perdue et les gaz des fourneaux et des fours ont été partout utilisés pour chauffer les chaudières des machines, de manière à alimenter environ douze cents chevaux de force. Les progrès de la fabrication se sont encore fait sentir, tant dans la production de la fonte que dans le travail du fer. Ainsi, au lieu de quatorze à quinze tonnes de houille employées en 1837 pour obtenir une tonne de fer livrée à la consommation, on n'en consomme plus que cinq à six par tonne de fer de tous échantillons : on employait à la même époque près de dix-huit cents kilogrammes de fonte, brute sortant des fourneaux, tous déchets compris, pour mille: kilogrammes de fers et tôles, aujourd’hui la consommation est réduite à treize cents kilogrammes environ. On a supprimé l'opération de l'affinage préalable des fontes, dite mazéage; enfin tous les appareils successivement modifiés fonctionnent avec une puissance et une régularité qui atténuent les frais et les consommations ou déchets.
Le produit annuel de la fabrication est aujourd'hui sur le pied de dix-neuf à vingt mille tonnes de fer et tôles de toute qualité, au lieu de trois mille six cents tonnes, chiffre de l’année 1837.
La forge, qui marche jour et nuit, occupe près de mille ouvriers et vingt chevaux. Tous ces ouvriers, à l'exception de soixante manœuvres, sont payés à tant les mille kilogrammes de fer élaboré par chacun des di vers appareils auxquels ils sont attachés à différents titres.

CONSTRUCTION DES MACHINES.
Si l'extraction de la houille et la fabrication du fer ont pris au Creusot de grands développements, ces développements ne sont pas à comparer avec ceux que MM. Schneider ont donnés à la construction des machines. En 1837, cette usine possédait quelques ateliers primitivement installés pour la réparation de son propre matériel, et elle construisait un petit nombre de machines principalement destinées aux mines du voisinage. L'ensemble de la production s'élevait à peine à quelques centaines de mille francs, où la fonderie avait la plus large part. «A notre entrée en possession de l'usine, dit M. Schneider, plus confiants dans cette industrie qui avait donné des profits, qu'assurés de l'avenir des forges qui n'avaient guère donné que des pertes, nous avions cru devoir, dès l'abord, développer nos ateliers; mais ils étaient encore bien incomplets, lorsque survint, en 1840, la grande pensée que la navigation transatlantique.»
C'est en effet de cette époque que date une ère nouvelle pour le Creusot, atelier de construction de machines, et nous allons le voir développer cette industrie tant pour la navigation maritime que pour la navigation fluviale, sans négliger pour cela la construction des machines à vapeur ordinaires et la branche, nouvelle encore pour la France, des machines locomotives.
La première machine importante qu'ait fabriquée le Creusot pour la marine royale est l'appareil du Pluton, navire de deux cent vingt chevaux, construit dans l'ancien système à basse pression, avec balancier et chaudière à conduites rectangulaires. Ce bâtiment est considéré comme le meilleur marcheur de tous ceux de même force que possède le gouvernement. En 1841, MM. Schneider ont construit l'Archimède, de deux cent vingt chevaux, à basse pression comme le Pluton, mais à détente variable. Au moyen de la détente, ce bâtiment a parcouru, dans un essai, quatre cent vingt cinq lieues en dix jours, en ne consommant que sept mille kilogrammes au lieu de vingt-trois mille, c'est-à-dire seulement un kilogramme de charbon par force de cheval, en filant six nœuds à l'heure, vitesse moyenne de très bons navires à voiles.
Quand la loi de 1840 est venue confier à trois constructeurs français, M. Cavé, M. Hallette et MM. Schneider, l'établissement des machines de quatre cent cinquante chevaux, destinées aux paquebots transatlantiques, il fallut un nouvel outillage qui réunît la puissance à la précision : il fallut introduire en France les grands outils-machines, propres à planer, à tourner, à forer les métaux. C'est pour subvenir à ces nouveaux besoins que fut inventé le marteau-pilon dont nous parlions plus haut. Du reste, MM. Schneider se sont montrés à la hauteur de la tâche qu'ils avaient acceptée. Cinq appareils de quatre cent cinquante chevaux, ceux du Labrador, du Canada, du Caraïbe, de l'Orénoque et de l'Albatros, sont venus réaliser toutes les conditions de bonne fabrication, de puissance et de vitesse qu'indiquait le programme. Nous n'en voulons pour preuve que ce qu'a dit un journal des Etats Unis, le 10 juillet dernier. La correspondance transatlantique à laquelle le gouvernement devait affecter les bâtiments commandés en 1840, par une suite de circonstances que nous n'avons pas besoin de rappeler, n'était pas encore établie, quand une compagnie offrit à l'Etat de s'en charger, moyennant certaines conditions, et entre autres celle de la remise entre ses mains d'un certain nombre de paquebots. C'est le Canada débaptisé, et connu aujourd’hui sous le nom de l'Union, qui a fait la première traversée entre Cherbourg et New-York en quinze jours et demi  disons tout de suite que cette traversée a été contrariée par une foule de circonstances fatales et qui ont fait perdre environ quatre jours de marche: elle s'effectuera donc probablement en onze jours. Voici ce que dit le journal américain : « La machine qui sort du Creusot le dispute en perfection aux plus bel1es machines anglaises.»
Citons, d'après M. Schneider, les résultats obtenus pour les appareils de navigation maritime. « En 1841, dit-il, nos machines à basse pression et balanciers, comprenant tous les accessoires avec l'eau dans les chaudières, pesaient douze cents et onze cent quarante kilogrammes par force de cheval; depuis, nous avons obtenu, pour les machines à moyenne pression, transmission directe, etc., les poids de sept cent soixante six, sept cent deux, et, en dernier lieu, pour des appareils à hélices, de six cent cinquante-cinq et cinq cent cinquante. Mais comme la puissance effective est à la puissance d'autrefois au moins comme 125 est à 100, les poids ci-dessus, par force de cheval calculée d'après les anciennes formules, sont 1 165, 1 025, 615, 560, 525  et 440. Autrefois, la place occupée dans le bâtiment par force effective de cheval était de 2 mètres 50 centimètres à 3 mètres cubes; elle est aujourd'hui d'environ 1 mètre 50 centimètres. La consommation du charbon a été réduite de plus du tiers. »
Sur la Saône et sur le Rhône, dont le domaine semble être dévolu à MM. Schneider, les progrès qu'a faits la navigation fluviale ne sont pas moins remarquables. « En 1839, dit M. Schneider, 28 bateaux à vapeur naviguaient sur le Rhône, tous munis de machines fabriquées par les premiers constructeurs de l'Angleterre. Les meilleurs de ces appareils remontaient d'Arles à Lyon en quarante deux et quarante cinq heures avec 60 à 80 tonnes de marchandises. Le Creusot, appelé alors à faire deux bateaux, modifia toutes les idées reçues. Ces premiers bateaux portèrent d'Arles à Lyon 150 tonneaux en trente-six heures puis, par des perfectionnements successifs, le Creusot est arrivé à fournir des bateaux qui remontent 300 à 350 tonneaux en trente heures, sans que le tirant d'eau primitif soit dépassé et sans frais sensiblement plus élevés que pour les bateaux anglais. Quant aux prix, les bateaux complets (car le Creusot a établi à Châlons des chantiers pour la construction des coques en fer), coques, machines, etc., ne coûtent guère plus cher aujourd’hui que les moteurs seuls, pris autrefois dans l'atelier en Angleterre. De plus, le poids par cheval est descendu de 810 à 373 kilogrammes, comprenant les chaudières, machines, roues et tous les accessoires. Nous avons ainsi seize bateaux sur le Rhône et cinq en construction, de forces diverses de deux à trois cents chevaux. »
Les ateliers de construction des machines à vapeur de toute nature et des machines locomotives occupent seize corps de bâtiment, couvrant une superficie de quatre hectares. 0n peut livrer maintenant quatre machines à vapeur par semaine. Ces ateliers sont : la vieille et la nouvelle tournerie auxquelles est mêlé l'ajustage, le montage, le grand atelier neuf, trois ateliers de forges à bras où fonctionnent plusieurs marteaux-pilons, les deux chaudronneries, le hangar de la machine à river, le bâtiment du grand rabot, qui a coûté avec l'instrument plus de 50 000 francs, les deux bâtiments des modèles, les deux fonderies comprenant deux vastes chantiers de moulage. Ces fonderies Sont desservies par quatre cubilots et quatre fours à réverbère presque toujours en feu. L'outillage peut être divisé en deux catégories: la première, comprenant tous les outils à mouvement circulaire, tels que tours, machines à forer, à tarauder, etc., et la seconde, tous les outils à mouvement rectiligne horizontal ou vertical, tels que rabots, machines à parer, planer, etc. La plupart des outils à mouvement horizontal ou vertical sont pourvus de chariots à régulateurs qui promènent en sens rectiligne ou curviligne la pièce à ouvrer sous le ciseau. Chez quelques autres, le ciseau se promène sur la pièce immobilisée. Douze machines à vapeur servent à mouvoir tout cet outillage extrêmement complet et varié, et qui a coûté plusieurs millions.

Le Creusot - Vue des ateliers de construction des machines en 1844

Les ateliers de construction occupent environ 1 450 ouvriers, dont 1 200 au Creusot, et 250 à Châlons-sur-Saône.
Nous devons maintenant donner à nos lecteurs la description des dessins que nous plaçons sous leurs yeux et celle des bâtiments qui sont venus remplacer les humbles chaumières où trônait le père Dubois.
Un de nos dessins représente la coupe de la vallée du Creusot, au fond de laquelle coule un petit ruisseau. On voit combien cette vallée est étroite. Son nom lui vient-il de sa forme ou des puits primitivement creusés pour l'extraction de la houille ? C'est ce que nous ne pouvons dire. Toujours est-il que cette vallée, si triste, si abandonnée il y a soixante-dix ans à peine, présente aujourd'hui l'image de tout ce que l'industrie humaine a de plus élevé et que sa transformation est complète.
Trois dessins représentent les bâtiments de l'usine et toutes ses dépendances. Mais qu'on ne s'y trompe pas ; ce n'est pas l'aspect de l'usine sous trois points de vue différents. Les deux petits dessins sont ceux l'usine sous deux aspects, mais de l’usine telle qu'elle était il y a quelques années Le grand dessin est la représentation exacte de l'usine telle que les nouveaux travaux d'agrandissement exécutés depuis deux ou trois ans l’ont faite. En comparant ces trois dessins entre eux, on reconnaîtra facilement les augmentations que l'établissement a reçues. Aussi, sans nous arrêter à décrire l'ancienne mine, nous allons chercher à faire reconnaître aux lecteurs les différents ateliers du grand dessin. Nous ne nous dissimulons pas la difficulté de cette tâche, en l'absence d'un plan de l'usine, ou de chiffres de renvoi inscrits sur le dessin. Cependant, nous ferons tous nos efforts pour être clair, et si nous ne nommons pas tous les bâtiments, au moins nous en dirons assez pour qu'il soit possible de se rendre compte de leur étendue et de leurs diverses destinations.
Que nos lecteurs se placent au milieu du dessin, à la porte d'entrée devant laquelle ils aperçoivent des puits d'extraction de houille, En regardant devant eux, au centre, ils verront les sept hauts fourneaux élever leurs gueulards sous forme de tours rectangulaires. La grande fonderie occupe le devant des deux hauts fourneaux du milieu. Quant aux autres bâtiments qui entourent les sept hauts fourneaux, ce sont leurs halles où la fonte se répand par flots dans les moules qui lui sont préparés. Devant les hauts fourneaux se trouvent encore, à droite et à gauche, les tourneries et le bâtiment du grand rabot. Le second bâtiment, à droite en partant du milieu de la cour est un atelier de montage; le troisième, le bâtiment des modèles; le quatrième, se retournant en équerre vers les hauts fourneaux, renferme les forges à la main. Enfin, les halles qui font face au spectateur, plus a droite encore, renferment la chaudronnerie. A gauche des hauts fourneaux se trouvent deux plans de bâtiments: celui qui est sur le premier plan est un immense atelier de montage; celui du second plan renferme d'autres forges à la main
Derrière les hauts fourneaux sont les fours à coke, et à droite, sur le même plan, une halle au charbon de bois.
Revenons maintenant à la porte d'entrée. Les trois premiers bâtiments à droite sont les logements du directeur du sous- directeur et de divers employés. Le quatrième contient la charronnerie et la clouterie. La chaudronnerie occupe aussi une partie du bâtiment en retour d'équerre.
A gauche de la porte d'entrée, le bâtiment de dépôt des machines se prolonge le long de la limite du dessin. Devant ce bâtiment se trouve celui des grandes forges, qui occupe près d'un hectare de terrain,
Quant aux nombreux bâtiments que l'on voit répandus autour de l'usine, c'est à droite le village; à gauche et dans le haut, des logements d'ouvriers et d’employés. Une charmante église, encore en construction, couronne la hauteur qui domine l'usine, et son clocher semble vouloir lutter avec les cheminées des soixante machines à vapeur, Comme pour rappeler à l'homme que toute intelligence vient d'en haut, et qu'au milieu des labeurs du jour, sa pensée doit s'élever vers celui qui a créé le monde et permis à l'intelligence humaine de l'exploiter.
Pour résumer cet article, disons sommairement ce qu'il a fallu accumuler d'éléments divers et de moyens pour atteindre à une production de dix-huit à vingt mille tonneaux de fers divers, représentant une valeur de six ou sept millions et une quantité de machines variées pour une somme de quatre à cinq millions. Nous empruntons ce résumé à M. Schneider.
« Les éléments principaux de consommation annuelle qu'il faut exploiter et réunir sur place au Creusot sont : environ cent millions de kilogrammes de minerais, quatorze à seize cent mille hectolitres de houille du poids de cent vingt millions de kilogrammes, cent quatre-vingt mille hectolitres de charbon de bois, matériaux de toute espèce. Pour le mouvement de ces matières et des produits, dix mille mètres de chemin de fer de l'usine au canal du Centre, et autant dans l'intérieur de l'usine; près de soixante mille mètres carrés de superficie couverte d'ateliers ou bâtiments de toute espèce, correspondant à la superficie d'un bâtiment qui aurait quarante-cinq pieds de large sur une lieue de longueur, sans comprendre tous les espaces nécessaires pour les dépôts et manœuvres ; un personnel de quatre mille trois cents ouvriers travaillant dans l'intérieur; un nombre très considérable d'hommes travaillant constamment ou temporairement au dehors pour les exploitations et les transports, et correspondant à douze cents hommes travaillant l'année entière, et ainsi, avec les femmes et les enfants, seize à dix-sept mille individus vivant exclusivement des salaires de l'usine, huit cents chevaux ou bœufs, soixante-trois machines à vapeur ayant ensemble une force de mille neuf cents chevaux (ou d'après le calcul indiqué au commencement de cet article, cinq mille sept cents chevaux de trait ou trente-neuf mille trois cents hommes de peine) ; les grands et dispendieux appareils pour la fabrication du fer, et les ateliers de construction; plus de cinq cents feux et outils-machines de toute espèce, et en outre tous ces accessoires si nombreux auxquels on n'attache pas assez d'importance et qui composent peut-être la partie la plus dispendieuse et la plus compliquée pour une grande agglomération de travail et de population. »
En terminant, nous devons rendre hommage à la moralité de la nombreuse population du Creusot, moralité qui est l'œuvre des propriétaires de l'usine, chez lesquels la science des affaires n'a pas exclu les préoccupations généreuses.
Cette population, qui était de deux mille sept cents habitants en 1836, s'élève aujourd'hui à sept mille trois cents, et doit arriver à huit mille à la fin de l'année. Le nombre des enfants naturels de 1841 à 1846 a été de vingt-six par mille naissances; il est de cent soixante-quinze pour le département de Saône-et-Loire. L'usine loge dans ses bâtiments quatre mille cinq cents à cinq mille individus de tous âges. Les affaires en justice de paix n'ont été que de dix-neuf par mille habitants; l'arrondissement d'Autun en a vingt-cinq. Au tribunal civil, quinze procès contre soixante huit dans l'arrondissement d'Autun; en justice correctionnelle ou criminelle, neuf jours de prison simple pour cent habitants du Creusot, contre quarante-quatre jours; enfin, quatre condamnations à l'amende, contre quarante-quatre. Résultats consolants et qui prouvent quo la vie industrielle n'est pas nécessairement une vie de débauche et de mœurs dissolues!