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Des patrons aménageurs d’espace

En 1856, une pétition signée par 5000 habitants du Creusot propose de débaptiser la ville et de lui donner le nom de " Schneiderville ". Ce changement de nom aurait pu se justifier tant a été grande l’empreinte laissée par la famille sur l’espace. Malgré les évolutions récentes, cela se lit encore nettement dans la ville d’aujourd’hui.

Au Creusot, l’usine préexiste à la ville. Quand les Schneider sont arrivés, la fonderie était installée dans la plaine des Riaux ; dans ce même périmètre, on trouvait la maison du directeur et les logements ouvriers, sous forme de " casernes ". Ce sont des logements collectifs où les ouvriers étaient étroitement surveillés.

Peu à peu, l’organisation de l’espace évolue : l’usine devient un espace spécifique de production, de plus en plus dense. Elle s’étend le long de la voie ferrée en direction du Breuil où une usine sera construite en 1917. Cet espace est perpétuellement remanié, restructuré au gré des nécessités de la production (on n’avait pas à l’époque le souci de préserver le patrimoine industriel). Les fonctions non productives sont évacuées de l’usine. Ainsi se distinguent le Château, le logement du Directeur, l’Hôpital, l’Ecole, les logements des ouvriers.

Les Schneider interviennent très étroitement dans l’organisation et le contrôle de l’espace. Le plan de la ville témoigne de cette mainmise . Au centre de la ville, l’usine s’étale tout le long de la vallée NO-SE qui structure l’espace physique et qu’emprunte la voie de chemin de fer Nevers-Chagny. Confinée au départ dans la plaine des Riaux, elle a gagné peu à peu en direction du SE sur plusieurs kilomètres, de façon continue, jusqu’aux installations du Breuil. Outre les ateliers successifs et le réseau ferré public et privé, on trouve également dans cet espace l’étang de la Forge, seul parmi les nombreux étangs de cette région à avoir une utilisation industrielle, tous les autres ayant comme fonction d’alimenter le canal du Centre. En-dehors du Creusot stricto-sensu une extension de l’usine a été construite au bord du canal, à Montchanin (fonderie Henri-Paul). Au cœur de la ville et au centre du système, sur la colline, se dresse le Château de la Verrerie prolongé par son vaste parc. Espace privé dominant d’où l’on ne voit ni l’usine ni la ville. L’architecte Sanson a réaménagé le château entre 1905 et 1909 : il a doté la façade d’un fronton à la façon des Invalides. Les deux fours coniques de l’ancienne Cristallerie ont été aménagés l’un en théâtre, l’autre en chapelle. Leur présence identifie immédiatement l’espace. Là étaient accueillis avec pompe et parfois publiquement tous les hôtes étrangers, visiteurs et clients. La cour d’honneur a vu passer les rois de Serbie, de Bulgarie, du Portugal, le Prince ottoman, des amiraux Japonais, des chefs d’État (jusqu’à De Gaulle en 1959 et Khrouchtchev en 1960).

Des équipements collectifs ont été installés dans la ville par les Schneider qui en ont imposé l’idée et financé la construction. D’abord, à la jonction de la ville et du Château, dominant le quartier commerçant du Guide, on trouve les bâtiments de la Direction (1872). Dans ce même quartier a été installée la Mairie, reconstruite en 1896. Puis, disséminés dans les quartiers, des orphelinats, des hôpitaux (l’Hôtel-Dieu a été inauguré en 1895) et systématiquement des écoles et des églises. A la périphérie de la ville, deux grands parcs sont réservés aux loisirs : Montporcher, pour les ouvriers, et Mouillelongue pour les employés, chacun disposant d’équipements différents.

En outre, les Schneider se sont intéressés au logement de leur personnel. Selon les époques, on peut identifier trois types de logement : les " casernes ", dans la continuité de la politique du logement ouvrier de la Fonderie Royale. Les dernières, logement collectif très entassé et très étroitement surveillé, ont été construites en 1847. Les cités ouvrières, sur le modèle anglais introduit par Manby et Wilson à la Combe des Mineurs, ont été construites par l’usine. Elles apparaissent comme des cités modèles. La Société Schneider a en effet largement diffusé des images et des plans de ces cités lors des Expositions Universelles à Paris. On en trouve plusieurs exemples au Creusot : la Cité de la Villedieu et ses 85 logements construits en 1865, la Cité Saint Eugène et ses 159 logements qui datent de 1875. L’Usine reste propriétaire des logements pour lesquels les locataires payent un loyer modique. Mais la préférence est allée aux lotissements. En effet, contrairement à l’image qu’ils donnent, les Schneider n’ont pas construit eux-mêmes beaucoup de logements ouvriers : 10 % environ du personnel est directement logé par la firme. Ils ont préféré organiser l’espace en lotissant les terrains qui leur appartenaient ou qu’ils achetaient. Les terrains une fois lotis étaient revendus par parcelles sur lesquelles ouvriers et employés étaient invités, grâce à des prêts, à construire leur propre maison .Une réglementation très stricte concernant la hauteur et l’alignement des maisons, les trottoirs, les règles d’hygiène et de salubrité était imposée par l’entreprise à laquelle les plans devaient être préalablement soumis. De cette politique interventionniste naît l’extrême uniformité du paysage urbain encore visible aujourd’hui.

Au total, l’espace s’organise peu à peu en boucle, avec au centre le Château et l’usine le long de la voie ferrée. Vient ensuite le quartier du Guide à vocation commerçante. Puis on trouve la couronne des cités. Entre les pôles initiaux, on observe une densification progressive du tissu urbain, principalement le long des voies de communication, par exemple la route Montcenis-Couches qui traverse l’espace. Là sont implantés les lotissements complétés par les initiatives individuelles. Ainsi, on assiste à une véritable planification de l’espace. Il accueille une population croissante: 6 000 habitants en 1846, 25 000 en 1875, 32 000 à la fin du XIXe siècle, 38 000 en 1920 et 30 000 à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La très grande majorité des habitants est employée par la Société Schneider.

Dans ce contexte, les Schneider ont mis en place une politique d’embellissement de l’espace laissant une marque encore plus personnelle sur la ville. Les emblèmes en sont de vastes avenues, des places publiques, des églises et tout un programme de statuaire à la fois monumentale et personnelle. La toponymie reflète ce culte de la famille qui met systématiquement en avant les prénoms des patrons. L ’église Saint-Laurent se dresse sur la place Eugène Schneider dès 1848. Les églises Saint-Eugène et Saint-Henri ont été érigées en même temps que les quartiers du même nom. Dans le quartier Saint-Charles, l église Saint-Charles abrite le caveau de famille depuis 1863. En 1883, elle a été dotée d’un vitrail qui représente Henri Schneider, à côté de l’enclume et le marteau à la main, en Saint Eloi, patron des forgerons dans une posture d’orant et de donateur.

Disséminés dans la ville, à des endroits marquants, des monuments perpétuent le souvenir de la dynastie. Place Schneider, le monument à Eugène Ier a été inauguré en 1879 par Ferdinand de Lesseps. On y lit : H. Chapu, statuaire et P. Sédille architecte ainsi que les inscriptions " à Eugène Schneider, Le Creusot 1878 " et sur le revers " les ouvriers et habitants du Creusot à Eugène Schneider, souscription privée 1878 ". En fait, la firme a contribué pour plus d’un quart de la somme à son érection. Le reste a été pris en charge par 15 000 souscripteurs. C’est une composition pyramidale à deux niveaux dont Eugène occupe le sommet dominant le groupe inférieur composé d’une femme et de son fils qui représentent la population et les ouvriers. Le titre du monument, " La Reconnaissance ", relie symboliquement les deux groupes.

Le monument à Henri Schneider, du sculpteur E. Peynot, situé face à l’Hôtel-Dieu a été inauguré en 1923. Henri, assis, fixe l’Hôpital et désigne du doigt un plan de cet édifice qu’il a fait construire. A la base du monument, on identifie les symboles de la famille : deux canons entrecroisés et une vue cavalière des usines. De part et d’autre, des personnages évoquent l’activité industrielle de la ville (un forgeron), et les œuvres sociales d’Henri Schneider (un vieillard en uniforme de la maison de retraite et un élève des écoles Schneider).

La statue d’Eugène II, par P. Landowski, a été inaugurée en 1951 devant le laboratoire de recherche qu’il avait créé en 1934. L’inscription est sobre. Le patron est debout sur son piédestal, le plan de la ville à la main. Il est figuré en scientifique portant l’habit d’académicien puisqu’il est membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques.

Charles Schneider a eu aussi sa statue inaugurée en 1968. Le parti pris de simplicité est évident : socle de faible hauteur, inscription minimum ("Charles Schneider, Maître de Forges 28 juin 1898-6 Août 1960 ") , vêtement commun. La statue est érigée dans un quartier populaire reconstruit après guerre. C’est donc encore le rôle de bâtisseur qui est souligné. Jusqu’à la dernière génération, les Schneider ont voulu affirmer leur présence dans la ville qu’ils ont façonnée, en conformité avec le type de relations sociales qu’ils ont inspirées.

Texte disponible sur http://histoire-geographie.ac-dijon.fr/Bourgogne/DocBourg/Schneider/schneide.htm. Ce texte a été présenté au cours des journées interacadémiques de Nancy organisées par l’Inspection générale d’histoire-géographie les 17 et 18 mars 1998 sur le thème du local à l’universel.
Nos remerciements à Madame Annie COMPOS (professeur d’histoire-géographie – lycée Lamartine, Mâcon) et à Monsieur Stéphane GACON (professeur d’histoire-géographie – lycée Carnot, Dijon) auteurs de cette étude, qui ont autorisé la reproduction de ce document sur le site www.lecreusot.com.